Amenra + GGGOLDDD + Jo Quail @ Elysée Montmartre - Paris (75) (02 avril 2022)

Live Report | Amenra + GGGOLDDD + Jo Quail @ Elysée Montmartre - Paris (75) (02 avril 2022)

Pierre Sopor 04 avril 2022 Pierre Sopor

Un concert d'AMENRA n'est jamais un moment anodin, on parle d'ailleurs de "messe" pour souligner l'aspect spirituel des performances des Flamands, plus exorcisme douloureux que spectacle. Après des passages acoustiques (quand les seuls concerts étaient assis), ils étaient enfin de retour avec les amplis branchés et un nouvel album dans leurs valises, le puissant De Doorn sorti l'été dernier (chronique). Sur leur tournée européenne, c'est l'incroyable violoncelliste JO QUAIL qui assure les premières parties et, histoire de compléter l'affiche en beauté, les Néerlandais de GGGOLDDD, qui viennent de sortir un superbe album (chronique), étaient aussi sur scène pour cette date parisienne organisée par Cartel Concerts. Des artistes aux styles et univers très variés et, pourtant, on peut trouver un certaine cohérence dans ce line-up, où les concerts se transforment en rituels et la souffrance est sublimée.

JO QUAIL

La dernière fois que JO QUAIL donnait un concert en France, c'était au Hellfest en 2019 à l'occasion d'un remplacement de dernière minute de MYRKUR (Amalie Brunn ne pouvant venir en raison de l'arrivée imminente d'un bébé MYRKUR). Sa performance avait alors fait office de parenthèse magique et irréelle dans la chaleur du festival et sa cadence infernale.

Ce soir, c'est comme d'habitude seule avec son violoncelle qu'elle occupe la large scène de l'Elysée Montmartre. Même pas peur : l'attention du public est immédiatement saisie par la musicienne. Ses morceaux sont longs (elle n'en joue que trois en une demi-heure de set) et ont leur vie propre, associant des recettes finalement proches du metal progressif à un background classique. Sa gestuelle parfois théâtrale (quand il s'agit de créer les "percussions" bouclées par la suite) et les moments de silence qu'elle ménage donnent une solennité et une élégance supplémentaire à sa musique, riche et envoûtante. Ce sentiment est renforcé par les boucles enregistrées et répétées et ces cordes graves qui viennent briser le silence et créent des effets dramatiques : la musique s'apparente à une formule magique que l'on répète, une incantation folle qui, progressivement, se développe et s'affranchit pour vivre sa vie.

JO QUAIL, seule, sans se promener sur scène, sans chant, sans être aidée par un show lumière quasi inexistant, arrête le temps. Ses trois (longs) morceaux ont à nouveau réussit à créer un instant suspendu et hors du monde. C'était bien trop court, surtout que l'artiste a l'air sincèrement ravie d'enfin retrouver une salle remplie d'êtres humains auxquels elle s'adresse avec chaleur (et un peu en français), mais cette demi-heure était déjà une belle consolation pour sa date reportée puis annulée prévue pendant les confinements, mais aussi une superbe entrée en matière pour se mettre dans l'esprit de la soirée.

Setlist :
01. Rex Infractus
02. Gold
03. Between Two Waves + Adderstone

GGGOLDDD

Avec GGGOLDDD, changement d'ambiance. Six personnes, tout de suite, ça remplit autrement une scène. Pour l'anecdote, tout comme JO QUAIL, on n'avait plus revu GGGOLDDD chez nous depuis l'été 2019 et un passage à Paris début juillet après son arrêt au Hellfest. Prévus depuis uniquement deux semaines (la tournée prévoyait à l'origine ENVY, mais le covid continue de compliquer les prévisions), ils venaient donc présenter sur scène le bouleversant This Shame Should Not Be Mine sorti la veille.

Pourtant, GGGOLDDD attaque comme en 2019 avec des titres de leur précédent album... Peut-être peut-on y voir un moyen de situer le contexte, d'attaquer avec des titres familiers pour le public et, de cette manière, mieux apprécier l'évolution depuis Why Aren't You Laughing?. Après la lourdeur mélancolique de Wide-Eyed, les influences post-punk de He Is Not et les guitares piquées au black metal de Taken by Storm, Spring donne les plein pouvoirs aux mélodies du synthé et introduit enfin les nouveaux morceaux. L'impact décuplé par le live des anciens titres laisse place à un minimalisme proche du trip-hop à la PORTISHEAD : mélodies simples et efficaces, tristesse sourde et élégance folle. Milena Eva, regard froid, gestuelle mesurée, y chante l'horreur du viol d'une voix claire et GGGOLDDD charme son audience aussi facilement avec ses riffs que ses mélodies redoutables et puissantes. Finalement, laissons les garçons faire les durs avec leurs manches : pas besoin de saturation ni de riffs mordants, la force du groupe réside aussi dans sa vulnérabilité et sa fragilité.

Certes GGGOLDDD ne dégage pas la spontanéité ni la chaleur de JO QUAIL, mais le propos ne s'y prête pas et nous prépare peu à peu à ce qui suit : peu à peu, au cours de la soirée, l'humain s'efface pour laisser place à des traumatismes et une souffrance sublimée en une musique d'une puissance rare. Le mélange d'influences rock, metal, pop et post-punk a de quoi séduire facilement un public large et, avant la catharsis extrême d'AMENRA, l'orientation plus lumineuse de GGGOLDDD apportait une forme de pansement avant la tempête à venir.

Setlist :
01. Wide-Eyed
02. He Is Not
03. Taken by Storm
04. Please Tell Me You're not the Future
05. Spring
06. Invincible
06. This Shame Should Not be Mine
07. Notes on How to Trust

AMENRA

Avec AMENRA, l'ambiance change radicalement. Les sourires communicatifs de JO QUAIL et ceux plus empruntés de GGGOLDDD, leurs lumières chaudes et leurs sonorités douces semblent déjà loin. Ce qui se dégage du groupe n'est que noirceur et négativité dès les premières secondes d'un show à l'image de leur musique : monolithique, explosif, noir mais aussi contemplatif et introspectif.

L'Elysée Montmartre bascule en noir et blanc (et encore, on ne force pas trop sur le blanc) : éclairage minimum, nuages de fumée, images monochromes projetées derrière le groupe... AMENRA fait la gueule et sait jouer avec le temps pour à la fois faire monter la tension et imposer cette touche atmosphérique mystique. Mathieu Vandekerckhove, planqué derrière son regard noir, sait épaissir l'atmosphère et nous tenir en haleine avec deux accords. Pas besoin d’esbroufe technique, ça le fait à mort et quand, enfin, Colin H. van Eeckhout vient pousser ses hurlements d'écorchés, c'est presque un soulagement. Enfin, l'air redevient respirable bien que chargé d'une douleur viscérale. AMENRA impressionne, AMENRA tétanise, mais AMENRA hypnotise, fascine. Van Eeckhout passe la majorité du concert de dos et semble s'arracher les tripes à chaque cri, ses contorsions et postures prostrées devenant l'incarnation des souffrances de l'âme. La performance se déroule dans une pénombre que seuls quelques strob viennent lacérer comme des coups de poignard et la communication avec le public se passe de mots. Malgré les quelques conversations aux bars qui gâchent l'immersion pendant les parties atmosphériques et les morceaux moins abyssaux (Plus Près de Toi, A Solitary Reign) et malgré le haut plafond de cette très élégante salle (imaginez donc pareil concert dans un lieu plus intimiste et étouffant), l'effet est total.

Le concert est oppressant et, à sa manière sublime. Dans leur absence d'échange et leurs moues boudeuses, les musiciens s'effacent au profit de la musique et des émotions. Le show vire à l'exorcisme : violent, radical et douloureux mais aussi emprunt d'un souffle sacré et mystique au bout duquel, finalement, l'humain s'élève. On en ressort lessivé, chamboulé, réduit à néant, mais aussi rassuré et apaisé.

Setlist :
01. Boden
02. Razoreater
03. Het Gloren
04. Plus Près de Toi
05. De Evenmens
06. .Terziele.Tottedood
07. Am Kreuz
08. A Solitary Reign
09. Diaken