Hellfest 2022 - Partie 1 - Jour 3 @ Clisson (19 juin 2022)

Hellfest 2022 - Partie 1 - Jour 3 @ Clisson (19 juin 2022)

Pierre Sopor 04 juillet 2022 Pierre Sopor & Erick Wïhr Pierre Sopor

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Hellfest, jour 3 sur 7 : heureusement qu'il y a une deuxième partie, car le temps passe vite ! Que ça reste bien entre nous : cette troisième journée était celle dont la programmation nous faisait le plus envie, entre symboles forts et nostalgie, et s'annonçait particulièrement agréable avec une baisse de température de plus de dix degrés. Voilà pour l'indispensable point météo et direction la MainStage direct, dès 10h et des patates, pour un des concerts que l'on attendait le plus. Hein ? Quoi ? Hé, ho, vous nous connaissez ici : on est plus à l'aise dans les caves à voir des trucs confidentiels. Ce n'est pas parce que la scène fait la taille d'un paquebot et qu'il y a des milliers de personnes qu'on va changer nos habitudes.

En ouverture de la journée, il y avait DEADLY APPLES. Séquence émotion : nous découvrions le groupe québécois à ses tout débuts sur Myspace (une autre époque) et il s'agissait d'un des premiers coups de cœur de notre team aux débuts du site. Une grosse quinzaine d'années plus tard, le groupe n'a sorti qu'une démo, deux EPs et n'était jamais venu en Europe, restant sous les radars (et les jupons de KORN, notamment, dont ils ont fait plusieurs premières parties). Les retrouver à l'affiche avait pour nous un sens tout particulier et dès les premières secondes entendre ce mélange de metal industriel cradingue et de neo metal en MainStage procure une satisfaction et un plaisir rare. Un truc méchant et malsain de bon matin, ça fait du bien ! De l'électronique, des grosses rythmiques qui cognent dans le ventre, un type qui crache ses tripes : DEADLY APPLES sait comment nous parler (Self-Inflicted Oppression, encore, encore !). Sur scène, Alex Martel est habité mais se fait presque voler la vedette par le mec aux claviers dont on ignore le nom mais dont on retient les impressionnants numéros de danse. Tout cela se finit par un sympathique bain de foule et un discours transpirant d'émotions lors duquel le chanteur déclare, avec son magnifique accent, que voir autant de monde lui "donnerait presque le goût des larmes". Oh, nous aussi Alex, nous aussi !

Du coup, depuis un petit nuage, KONTRUST vient un peu briser le charme. On peut apprécier l'énergie du groupe autrichien, son mélange neo metal / dance / pop / folk décalé et ses hymnes pour faire la foire. Les culottes bavaroises ajoutent au charme, pour peu que l'on se prenne au jeu. Sur scène, ça bondit, ça grimace, ça sourit : bref, c'est rigolo, déjanté, dynamique, sympathique, cool. Ou bien, on peut aussi ne pas supporter cette agression pure et dure d'ondes positives si tôt dans la journée et ce gros foutoir beaucoup trop festif pour nos âmes tourmentées, auquel cas tous les adjectifs précédemment cités s'appliquent aussi mais en les prononçant comme des malédictions. On profite alors d'être une grosse équipe (deux personnes, environ, variable selon les moments de la journée) pour couvrir l'événement : ceux qui portent en eux le soleil restent faire la fête à la saucisse, ceux dont le soleil est mort depuis longtemps vont voir PÉNITENCE ONIRIQUE, fifty-fifty.

Tout de suite, l'ambiance n'est pas la même. Le groupe de black metal ésotérique nous tape dans l’œil avec ses superbes masques (à chacun de transposer les émotions qu'il veut) qui apportent mystère et unité au line-up. Musicalement, c'est triste, froid, mélancolique, rageur. Les mélodies et textures musicales sont convaincantes et nous trainent dans cet univers sombre et élégant, fait de ruines et de tourments au sein duquel on aime se perdre en contemplant ses silhouettes masquées disparaître dans la brume qui recouvre la scène.

Sur la MainStage, LACUNA COIL nous offre le deuxième shot nostalgique de la journée. On y va pour faire honneur à nos jeunes années et rendre hommage aux Italiens. Jamais la bande emmenée par Andrea Ferro et Cristina Scabbia ne s'est compromise en s'éloignant du metal symphonique pour gagner en agressivité, c'est juste que la vie nous a parfois éloignés. Les maquillages ont de la gueule, les musiciens débordent de charisme, ça fonctionne très bien. Côté setlist, si le récent Black Anima s'attribue la plus grande part du gâteau, Heaven's A Lie nous renvoie à la mélancolie de l'époque bénie de Comalies. On n'en demandait pas plus (oh, allez, Swamped ça aurait été tip-top), on n'en attendait pas tant, on a été gâtés. On s'était dit "plaisir coupable" et finalement, c'était la classe.

La classe, c'est aussi REGARDE LES HOMMES TOMBER. Le groupe de black / sludge en impose comme peu de groupes de black : c'est lourd, intense, majestueux et ça vient nous choper directement par les entrailles pour nous trimballer dans des abîmes sinueux de noirceur aux tonalités quasi mystiques. On est frappés, tétanisés même par la puissance et le désespoir du groupe, probablement le meilleur du genre qu'on ait vu ce week-end... Week-end au cours duquel l'immense Jean-Louis Trintignant est décédé. Il jouait dans le film de Jaques Audiard qui donne son nom au groupe, on ose penser qu'il aurait été impressionné et on aime imaginer que son fantôme trainait dans les environs de la Temple Stage. On décide de prendre ce show comme un hommage voulu par le destin, ce qui lui ajoute une connotation émotionnelle supplémentaire. Remarque en partant de mon binôme / patron / souffre-douleur : "REGARDE LES HOMMES TOMBER, c'est un peu le boys band du black metal, non ? Ils sont tous super beaux dans ce groupe". Attends coco, t'as pas vu le side-project goth / rock / cold wave SANG FROID où l'on retrouve deux membres du groupe en chemise et bien coiffés ! Un des meilleurs concerts du fest ? Carrément, mais on ne le met pas tout de suite dans le top car on retrouve REGARDE LES HOMMES TOMBER dans une semaine pour un concert commun avec HANGMAN'S CHAIR qui s'annonce incroyable.

Émotion toujours avec JINJER. Serions-nous allés voir le groupe de djent-groove-prog-hardcore-death-metalcore si leur pays n'était pas actuellement victime d'une invasion militaire ? La réputation de JINJER est phénoménale, mais avec un statut d'ambassadeur culturel de l'Ukraine obtenu quelques jours avant le festival, leur passage au Hellfest relève de l'événement qui dépasse la musique. Il suffit de voir le nombre de tee-shirts à l'effigie du groupe pour réaliser l'ampleur prise par les choses. Si la quantité de drapeaux ukrainiens volant dans le ciel nous touche ("le goût des larmes", encore), on n'imagine même pas l'état d'esprit d'un groupe arraché aux horreurs de la guerre pour venir triompher devant des milliers de personne. Il y a autant de monde devant la MainStage que pour une tête d'affiche (dommage que ça soit le moment où un problème technique empêche la diffusion du show sur les écrans géants) et le concert a quelque chose de cathartique. JINJER en live, c'est un rouleau compresseur impitoyable, une déferlante toute-puissante d'émotions portées par le charisme de Tatiana Shmailyuk aux étonnants sourires, aussi larges que la scène qu'elle habite avec aise. Au-delà des démonstrations de force, on apprécie tout particulièrement les parties plus apaisées et mélancoliques (on pense aux GUANO APES, peut-être à cause de cette programmation qui nous renvoie constamment au début des années 2000), qui permettent surtout de souffler un coup.

Pendant JINJER, il y avait GAAHLS WYRD. En temps normal, on aurait consacré plus de temps au nouveau projet de l'ex-GORGOROTH aux excellents deux premiers EPs. Bien sûr, Gaahl tire une gueule de trois mètres de long alors que sa grande carcasse hante la scène, errant tel un spectre derrière ses musiciens, dans l'ombre et la fumée. Depuis les ténèbres, il crie comme une banshee mais nous hante également de sa voix plus grave sur ses titres aux influences gothiques affirmées (l'hypnotique et superbe Carving the Voices). On aurait peut-être apprécié moins de reprises des autres groupes de Gaahl (GOD SEED, GORGOROTH, TRELLDOM) pour mieux se glacer le sang sur son répertoire récent.

La Valley bouillonne. La Valley frémit. LIFE OF AGONY joue, et fichtre, qu'est ce que c'est bien ! Le mélange entre grunge, metal, pesanteur gothique (l'empreinte laissée en partant par l'ex-TYPE O NEGATIVE Sal Abruscato ?) et même un peu de punk hardcore dégage une émotion sincère et le show est habité par l'énergie unique de Mina Caputo. La souffrance est sublimée en une performance rock'n'roll au groove irrésistible et le public est aux anges : malgré un album sorti en 2019, c'est le classique de 1993 River Runs Red qui occupe la quasi totalité de la setlist.

La programmation de la journée nous avait peut-être conditionnés avec ses nombreux rappels aux années 2000. Ou bien la fatigue avait annihilé tout esprit critique... Toujours est-il que KORN (sans Fieldy, son bassiste habituel), c'était mortel. Ce n'est pas toujours le cas : il arrive que des albums soient ratés, que des concerts paraissent routiniers, mais jamais la bande ne s'est embourbée longtemps dans la médiocrité, toujours à cheval entre ses racines et l'envie d'essayer de nouvelles choses. Ce soir, Davis est remonté comme jamais et nous transmet le besoin d'exorciser deux années sans concert au cours desquelles la rage et la frustration se sont accumulées. La setlist frôle la perfection, avec de nombreuses surprises (la reprise de One de METALLICA en conclusion de Shoots and Ladders, Y'all Want A Single, un medley It's On - Trash - Did My Time d'anthologie...). Le chanteur demande si on veut entendre de nouveaux morceaux... Franchement, bof : laisse-nous dans le mood régressif Jojo, les classiques nous suffisent largement. Ils le savent bien d'ailleurs et rien ne rivalise avec le succès de Falling Away From Me, Somebody Someone, Freak on a Leash, A.D.I.D.A.S. et Blind.

PERTURBATOR transforme la Valley en dancefloor cyberpunk à l'atmosphère nocturne et froide. Un set électronique au milieu de tout ce metal, c'est fortement appréciable. Masqué par des murs de fumée, James Kent laisse parfois entendre une voix grave et lointaine sur les morceaux du récent Lustful Sacraments aux fortes influences gothiques. Les stars du show sont cependant le batteur, qui apporte un punch et une lourdeur nouvelle aux compositions, et la décoration de scène avec son pentacle qui s'illumine, néon futuriste satanico-kitch. Avec le temps, PERTURBATOR a gagné en pesanteur en s'orientant vers une musique toujours plus sombre et atmosphérique. On ne va pas s'en plaindre, l'ambiance est captivante et les classiques plus anciens (Future Club, Neo Tokyo) cartonnent sans dénoter en apportant un souffle plus dynamique au set.

Du côté de la MainStage 2, JUDAS PRIEST attire la foule. Il est difficile pour nous d'avoir un avis sur le concert : Rob Halford est certes une légende vivante, un monument sacré mais le voir diminué par l'âge et sa récente bataille contre un cancer fait de la peine. Il a du mal à occuper l'espace, laissant à ses musiciens la mission de faire le show (même si l'arrivée en Harley sur Hell Bent For Leather est bien sûr au programme). En revanche, sa voix impressionne : quelle puissance, quelle justesse ! Et quel enchaînement de classiques, aussi... Respect, Metal God !

Il arrive que le son de la Temple Stage soit ingrat. Ce soir, par exemple, ALCEST n'est pas gâté. Dommage : la musique introspective de Neige et ses copains mérite une écoute attentive pour en apprécier toutes les subtilités . Peut-être pour ajouter un peu d'agressivité, les basses fréquences empiètent malheureusement sur le reste du mix et la batterie occupe un (trop) large espace. Ça peut fonctionner en début de set avec les titres de Spiritual Instinct, plus frontaux, mais hélas l'immersion y perd quand il s'agit de jouer Kodama, par exemple. Le set offre néanmoins une parenthèse apaisante et agréable, une bulle irréelle enchantée et mélancolique où il fait bon se réfugier à la tombée de la nuit.

Alors que les masses migrent voir les patrons GOJIRA (c'était énorme parait-il, on n'en doute pas un seul instant), la densité de la foule et un difficile choix des priorités nous orientent vers KILLING JOKE. On voulait à tout prix voir Jaz Coleman sous la tente de la Valley plutôt qu'en plein jour et en MainStage la semaine suivante, on a bien fait. L'homme, haut en couleurs, fait le show avec ses petits pas de danse étrangement décalés et son énergie punk intacte (même si les dimensions du lieu atténuent forcément sa folie). Quasiment tous les morceaux joués datent d'avant les années 2000, seul I Am the Virus (composé avant la pandémie, se sent obligé de préciser Coleman) provient de la discographie "récente" du groupe : le thème de la nostalgie continue d'infuser la journée. La voix éraillée du chanteur retrouve des couleurs sur l'irremplaçable Love Like Blood, éternelle synthèse des aspirations rock, new wave et post-punk du groupe. Le set s'achève avec la lourdeur plus industrielle de Pandemonium, c'était super. On reverra GOJIRA une autre fois.

Pour finir la journée, on se dirige vers WATAIN. "WATAIN, ça va être débile" prévient un copain. Tant mieux, on a passé l'heure d'intellectualiser plus que ça. Le groupe suédois vient de sortir The Agony & Ecstasy of Watain, peut-être le meilleur album de ses vingt-cinq ans de carrière, et tout le folklore qui les accompagne (la pyrotechnie, le sang d'animaux) promet effectivement un joyeux bazar. Visuellement, ça envoie : tridents enflammés, autel, torches : WATAIN met le paquet. Le chanteur Erik Danielsson, avec ses yeux exorbités, semble possédé. La messe black metal démoniaque en impose, malgré un feu d'artifice surprise qui vient concurrencer celui sur scène en début de show (celui de la veille a été annulé en raison de la canicule). Avec WATAIN, l'expression "mettre le feu" est à prendre au pied de la lettre, jusqu'au public sur lequel Eriksson jette une torche enflammée. On a dû avoir un petit moment de doute du côté de la sécurité... ÇA, c'était rigolo et méchant.

Extinction des feux : WATAIN quitte la Temple Stage, les derniers festivaliers quittent les lieux. Ce n'est qu'un au revoir : cette "édition du siècle" vient seulement de clôturer son premier chapitre et on n'a même pas fait la moitié. Pour nous, cette troisième journée a été la plus riche et la plus marquante... Peut-être grâce à sa petite saveur nostalgique, mais aussi la très forte impression laissée par des artistes plus récents (JINJER, REGARDE LES HOMMES TOMBER). On se revoit dans quelques jours, Clisson.

Top 3 de la journée (Pierre) : KORN, PERTURBATOR, DEADLY APPLES

Top 3 de la journée (Erick) : KORN, DEADLY APPLES, JINJER

Galerie photos

DEADLY APPLES

KONTRUST

PÉNITENCE ONIRIQUE

LACUNA COIL

REGARDE LES HOMMES TOMBER

JINJER

GAAHLS WYRD

LIFE OF AGONY

PERTURBATOR

ALCEST

KILLING JOKE

WATAIN