[Littérature] La Cité diaphane d'Anouck Faure

[Littérature] La Cité diaphane d'Anouck Faure

Tanz Mitth'Laibach 4 mars 2026

Le phénomène échappe à l'attention des médias généralistes la plupart du temps mais il existe une littérature fantasy francophone abondante, qui se développe surtout dans des maisons d'édition indépendantes, souvent petites, où sont représentés les différents sous-genres de la fantasy, y compris les plus sombres. Ceux-ci nous intéressent particulièrement et si vous êtes ici, on soupçonne que vous aussi. On aime les décors lugubres et effrayants, les histoires de chute, les monstres, la menace de la folie qui guette non seulement les personnages mais peut-être aussi nous lecteurs ; à ce titre, on gagne à se pencher sur le roman La Cité diaphane de l'autrice néo-calédonienne Anouck Faure, par ailleurs illustratrice, paru en 2023.

La Cité diaphane est en effet un livre aux ombres étouffantes.

Il commence par une quête qui n'a rien d'épique : dans un univers médiéval ou peut-être antique, un archiviste se rend dans la cité abandonnée de Roche-Étoile sur ordre de son roi afin de documenter le cataclysme qui s'est abattu sur la ville sept ans plus tôt, lorsque les eaux se sont brusquement changées en un poison mortel qui a tué presque toute la population. Dans ce décor lugubre, le narrateur découvre néanmoins d'autres êtres à qui parler que les livres : un forgeron obnubilé par la poursuite de son travail en dépit de la mort de la cité, un mendiant aux paroles inquiétantes, une guerrière religieuse venue d'une autre cité combattre le mal ; la princesse de Roche-Étoile erre encore quelque part, dit-on. Deux figures hantent les personnages encore vivants à Roche-Étoile : la déesse sans visage, à qui ses oracles sacrifient leur apparence pour ne plus être que des êtres changeants sans cesse, et son dernier oracle Vanor, sage qui veillait sur la cité selon le forgeron, être démoniaque selon le mendiant. À mesure que l'on découvre avec l'archiviste ce qui est arrivé à Roche-Étoile et le rôle joué par Vanor, toutefois, les masques tombent, révélant les monstres tapis de toute part.

Le roman ne se réduit heureusement pas à une quête linéaire, fut-ce une quête de savoir. Il se divise en fait en trois parties dont chacune commence par la découverte d'un endroit puis progresse dans le monstrueux, qu'il s'agisse d'une monstruosité de corps ou d'âme, jusqu'à ce que celui-ci atteigne un sommet auquel doivent se confronter les personnages. La première partie nous fait explorer les ruines de Roche-Étoile aux côtés de l'archiviste, la deuxième nous conte depuis le début le destin qui fut celui de Vanor à Roche-Étoile jusqu'à la catastrophe, la troisième enfin nous montre un sombre périple dans les profondeurs de Roche-Étoile lorsque le personnage du prince entre en scène. Cette structure du récit permet de maintenir le rythme du récit entre plusieurs pics d'intensité dramatique, d'autant qu'Anouck Faure nous réserve moult révélations et rebondissements jusqu'à la fin. La seule chose qui nous laisse sceptiques dans le déroulement de l'histoire est la conclusion, un peu abrupte ; mais avec quelle maîtrise nous sommes arrivés jusque-là !

Et cette maîtrise ne tient pas qu'à la construction de l'histoire car il faut ajouter à cela qu'Anouck Faure écrit très bien, d'une façon qui nous transmet les émotions de l'intrigue et de l'univers qu'elle nous raconte. On remarque l'habileté de la forme narrative : le narrateur est très particulier, c'est un personnage de l'histoire puisque c'est l'archiviste, du moins au début, mais il s'adresse parfois aussi à nous lecteurs et sa narration lui sert également à communiquer avec les autres personnages dans un étrange jeu ! La plume d'Anouck Faure, quant à elle, est faite de phrases bien ciselées, souvent en deux parties, qui n'ont pas la luxuriance de celles de Tanith Lee mais s'accordent à la désolation de la cité ainsi qu'à l'esprit pragmatique du narrateur. 

La transmission est en outre servie par le fait qu'utilisant son autre talent, Anouck Faure a garni La Cité diaphane de belles illustrations intérieures en noir et blanc, aux ombres envahissantes – l'illustration de couverture est quant à elle de Xavier Collette. 

L'univers du livre est plutôt simple, ce qui n'est pas un mal car il n'y a souvent rien de pire en fantasy qu'une histoire au service du world-building plutôt que l'inverse. Tandis que l'on arpente les couloirs de Roche-Étoile ou que l'on descend dans ses abîmes, on reconnait l'influence des jeux vidéos d'Hidetaka Miyazaki, même pour quelqu'un qui joue peu comme l'auteur de ces lignes : le goût pour les décors impressionnants abandonnés à des créatures dangereuses, l'omniprésence de la folie, le fait que le passé des personnages ne se révèle que progressivement, les créatures monstrueuses à l'histoire complexe et pathétique, tout cela est indéniablement familier et on a beaucoup de plaisir à trouver ces éléments dans un livre dark fantasy ; Anouck Faure cite d'ailleurs le créateur des Dark Souls et de Bloodborne ainsi que le studio FromSoftware dans ses remerciements.

Certaines critiques ont parfois trouvé aussi à La Cité diaphane quelque chose de lovecraftien. Il est certain que le risque de la folie au contact du monstrueux pour les humains peut donner cette impression, néanmoins les différences sont fortes car Anouck Faure décrit (et parfois dessine) ses entités avec une précision qui ne siérait guère à l'idée de l'indicible, et elle réussit à le faire d'une façon marquante comme le montre l'apparence du dernier être qui se dresse sur la route des personnages ; plus encore, ce qui est au cœur de La Cité diaphane reste au fond très humain. Car sous les ruines et les monstres, ce qui se dessine avec le plus d'insistance, c'est finalement la personnalité de Vanor, autour duquel tournent tous les autres personnages ; on s'attache parfois à l'oracle ou l'on admire son intelligence et son dévouement, d'autres fois l'on est fasciné par la noirceur de son cœur. À travers l'oracle et les personnages qui doivent réagir à ses actes, La Cité diaphane nous parle d'ambition, d'amour, de possessivité, de sacrifice mais surtout d'orgueil, de l'orgueil qui peut changer les choses en leur contraire à l'image de cette licorne noire qui rôde dans les bois autour de Roche-Étoile. 

Tout cela fait de La Cité diaphane un livre réjouissant pour qui cherche une lecture dark fantasy forte, minutieusement construite et originale.

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Tanz Mitth'Laibach

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