Chronique | White Ring - Gate Of Grief

U+06e9 29 juillet 2018

Lorsque l’on évoque le genre Witch House, les premiers noms qui reviennent quant aux pionniers du genre, ou en tout cas de sa démocratisation, sont le plus souvent Salem, CRIM3S ou encore White Ring, dont il va être question ici. En effet, là où Salem n’a plus rien sorti depuis 2016 (remix pour Wolfgang Tillmans), et CRIM3S depuis Militia la même année, chacun laissant planer l’espoir d’un nouvel opus qui n’est hélas jamais venu, White Ring est resté silencieux depuis son premier album, Black Earth That Made Me en 2011. Un retour était attendu et c’est désormais chose faite avec Gate Of Grief, sur lequel le duo devient désormais un trio, Bryan Kurkimilis et Kendra Malia étant rejoints par Adina Viarengo.

Gate Of Grief s’ouvre sur des nappes inquiétantes. Heavy Self Alienation laissant planer le doute sur la pérennité a la witch house, le morceau alternant avec de la musique des plus bruitistes et industrielles. On rentre vraiment dans l’album avec Leprosy, débutant comme un bon morceau electroclash, avant de se laisser emporter par la voix de sa chanteuse sur des contrées bien plus sauvages, on est bel et bien sur un album de witch house et pas des moindres, et la deuxième moitié du morceau ne laisse rien au hasard quant à l’héritage du groupe à ce sujet, CRIM3S, Crystal Castles, Mater Suspiria Visions ou encore Textbeak sont passés par là et ça n’en est que meilleur.

À présent que le groupe s’est approprié ses armes pour cet opus, on entre dans le vif du sujet avec Angels, morceau bien plus mélodique et planant que ses prédécesseurs, emporté par des voix éthérées, et des synthés des plus atmosphériques, le tout dans une intensité rare qui n’est pas sans rappeler ce qu’avait pu fournir D3AD3MOT3 dans une précédente chronique, un ballet de couleurs musicales qui fait de ce morceau le meilleur de cet album. S’en suit, en rupture totale, le très electro Close Yr Eyes dont la progression rappelle Leprosy, avec ici un aspect beaucoup plus dansant et accessible qui n’est pas sans rappeler certaines perles de Sidewalks And Skeletons (Goth ou encore Their Kindness Is Charade sur le dernier opus de Crystal Castles).

Le morceau suivant, Fields Of Hate, semble perdu dans le temps, comme extirpé d’une époque où Salem venait de sortir son King Night. Cet album semble avoir totalement imprégné le morceau au point que l’on en oublierait presque que nous sommes sur l’album de White Ring, mais la nostalgie fonctionne à merveille, la production, elle, étant bien actuelle. Low nous ramène totalement dans l’univers de White Ring, plus sale et atmosphérique, dont les sons électriques (guitares ?) gonflés de reverb et autres delay donnent une touche doom metal aussi surprenante que bienvenue. S’en suit Puppy, dont l’intro pourrait faire penser à un morceau trance du début des années 2000, mais qui devient vite une boule d’énergie pure et de mélancolie qui explose au contact de son auditeur pendant les pourtant courtes 2 minutes du morceau.

Faisant suite à ce semblant d’interlude, Chained calme le jeu dans ses débuts avant de repartir sur sa fin sur une rythmique plus dansante. La rythmique brutale de Nothing rompt avec ce calme apparent, pour un morceau dont la violence fait ressembler le tout à un hybride de MOTOR qui serait tombé sur une messe noire. Last In d’ailleurs ne va pas mieux traiter les oreilles de son auditeur. Bien que plus industriel, le morceau ne fait pas dans la dentelle, ouvrant des pistes intéressantes en proposant dans sa seconde moitié une variation plus sombre et moins bruitiste de ce que les hybrides industriels witch house nous proposent d’ordinaire (on pense notamment à SADWRIST ou Rotten Wolf ici).

Les relents atmosphériques du morceau précédant (surtout dans son vocal) vont trouver un sens bien plus profond dans Amerika (Lord Of The Flies) qui replonge dans cette electro mélodique de début d’album, dont les voix ici ne sont pas sans rappeler le travail de UNISON (les guitares en moins) qui sera finalement légèrement trop court pour que l’on puisse en profiter pleinement. Home The Brave poursuit cependant cette introspection ambient, lorgnant du côté du shoegaze.

Burn It Down, bien que plus court que ses prédécesseurs, permet une conclusion à l’aspect electro, industriel, EBM de l’album, le tout avec une production des plus intéressante, avant que le final Do U Love Me 2? vienne achever pour de bon cet album de la plus belle de manières, avec un morceau mélancolique, puissant, parfois tendre, parfois intense, parfois, expérimental, et parfois accessible, comme un dernier voyage retraçant toute cette œuvre.

Gate Of Grief est l’album que l’on attendait plus d’un groupe que l’on attendait plus. Il se fait le pont entre les genres, et entre les époques. Bien sûr, entre 2011 et 2018, la witch house s’est imprégnée d’une multitude de genres musicaux, et les réunir au sein d‘un même opus était autant risqué que complexe, car ici c’est bien ce mariage improbable qui se produit entre classique et modernité ; mariage non sans erreurs, bien sûr que l’album se perd parfois un petit peu, ou qu’il peinera à mettre tout le monde d’accord, mais ce qui en sort est une œuvre puissante, totale, et ambitieuse, qui se doit d’être appréciée dans son ensemble pour en comprendre les subtilités et l’importance.