We Are The Line : Suivez la Ligne

Pierre Sopor 29 juillet 2018 Pierre Sopor
We Are The Line : Suivez la Ligne

Avec ses deux EPs sortis dernièrement, son univers sonore qui doit autant à DEPECHE MODE que NINE INCH NAILS, ses visuels énigmatiques et la discrétion de l'homme derrière le projet, WE ARE THE LINE intrigue. "Nous sommes la Ligne" nous dit-on, mais qui est la Ligne ? Nous avons été gratter tout ça auprès du principal intéressé, qui se cache donc derrière un "nous" pudique et schizophrène et nous raconte l'univers qu'il met en place et nous livre quelques pistes sur le futur proche de son bébé.

Pour commencer, peux-tu nous présenter WE ARE THE LINE et son univers ?
Le Ligne : WE ARE THE LINE est né officiellement en juin 2017 mais j'ai vraiment commencé à bosser sur la partie musicale à partir de 2016. Bon, je vais employer le "je", ce qui est très rare chez moi parce que d'habitude je me cache derrière un groupe imaginaire en disant "nous" parce que je n'aime pas trop attirer l'attention sur moi-même. Il y a donc eu un premier EP de remixes autour du titre Restless, qui est assez central dans l'histoire que je veux raconter. Il y a eu un second EP en octobre 2017, Through the Crack, qui est vraiment l'introduction de cette histoire avec plus d'épaisseur et un arc narratif. Et enfin, il y a l'EP qui vient de sortir en juin dernier, Songs of Light and Darkness. L'idée de tout ça, c'était de partir de ma pauvre petite existence et ce par quoi je peux passer, qui est assez universel, je ne suis pas le seul à avoir des hauts et des bas, et petit à petit m'ouvrir au monde. Ce qui donnera quelque chose de bien plus lumineux, ou au contraire d'extrêmement sombre mais ça c'est l'avenir qui va me le dire parce que je ne le sais pas encore. Je voulais vraiment écrire une sortie de dystopie à la base, avec un monde hyper totalitaire inspiré par le monde qui nous entoure, qui n'est déjà pas hyper gai...  Je m'inspire beaucoup de The Wall, pas uniquement l'album mais surtout le film avec ce personnage qui tombe complètement dans sa folie. Voilà, j'essaye de suivre tout ça tout en parlant de choses qui ont pu m'arriver mais qui sont, je pense, universelles. Je n'aime pas trop expliquer ce que je dis et comme je n'aime pas trop rattacher ça à une personne, je me suis caché derrière un groupe, WE ARE THE LINE, avec cette idée qu'on est tous un peu identiques mais qu'on a aussi tous les choses entre nos mains, notre destin et celui des autres.

Comment fais-tu correspondre cet univers fictionnel avec la réalité et tes expériences ?
J'ai créé un personnage, mais c'est un peu moi. Je crois que n'importe quelle fiction est inspirée du monde réel. Si tu prends des morceaux comme Shining Edge ou Restless, ce sont clairement des remises en question de choses que j'observe. Shining Edge, par exemple, a été écrite juste après l'attentat au Bataclan et interroge le fanatisme quelque part, et le fait de se victimiser de quelque chose, ce qui aboutit à un drame absolu et à une haine des autres qui ne peut pas fonctionner. C'est le néant. Il y a de cette tristesse-là dans le morceau, c'est quelque chose que j'éprouve, de très personnel, ce sentiment de te heurter à des incompréhensions totales, que ça soit politique, religieux ou sentimental... Le fond de ma musique est un peu un gloubi-boulga, un mélange de tout et c'est un peu le sens de WE ARE THE LINE : je pense que beaucoup de choses sont liées, le corps, l'esprit, etc. Je crois dur comme fer que les choses sont plus complexes qu'elles n'en ont l'air, qu'il faut nuancer, qu'il faut gratter et que ce qui est personnel est lié avec tout ce qui ne l'est pas. Le but du jeu de tout ça, et je ne sais pas si je m'y prends de la meilleure manière, c'est déjà de donner un coup de pied dans ma propre vie, affronter un certain nombre de peurs, et dire "agissez, vivez, inspirez-vous de ça". Donc oui, c'est fictionnel, j'essaye de construire un arc narratif... Mais regarde, prends House of Cards par exemple : c'est fictionnel, mais à force on ne sait pas si la fiction s'inspire de la réalité ou l'inverse !

Peux-tu développer ce que représente la "Ligne" pour toi ?
Il y a plusieurs idées derrière ça. Au tout départ, ça vient de mon envie de créer une dystopie. Je me disais qu'il me fallait donc un mouvement fasciste. Je trouvais que "La Ligne", c'était hyper dogmatique, ça me plaisait bien. Et puis après, comme souvent avec ce projet, j'ai été d'idées en idées, et j'ai repensé à The Wall. The Wall, c'est le mur entre les gens, et j'ai imaginé que tout le monde pouvait former une espèce de ligne humaine pour se confronter à un mouvement totalitaire. Il y a aussi la notion de destinée : on écrit tous notre ligne. Il y a l'idée qu'on est tous là-dedans, à prendre en mains notre destin. Je me suis donné le surnom de "Ligne" du coup, pour me sentir moins seul ! LA LIGNE pourrait aussi être un spin-off de ce projet, car j'ai un paquet de morceaux qui ne s'inscrivent pas dans la cohérence et la rigidité de WE ARE THE LINE. Je sortirais bien un 4 titres sous le nom LA LIGNE, une espèce d'aération, peut-être sans chant.

As-tu déjà pensé à la fin de cette histoire et sa suite ?
Alors déjà, je ne compte pas m'arrêter. C'est un peu une drogue, je t'avoue. Je ne sais pas du tout comment je vais continuer, parce qu'au delà de l'aspect créatif et artistique - et de ce point de vue, je n'ai pas l'impression que la source se soit tarie - il y a aussi des aléas financiers. Mais clairement non, WE ARE THE LINE ne va pas s'arrêter. J'ai déjà des pistes : le premier cycle me serre à instaurer un univers et une patte artistique. J'ai un peu la suite en tête, ne pas me limiter à cette histoire-là et aborder d'autres thématiques, travailler avec d'autres personnes, pourquoi ne pas faire des reprises, faire ce spin-off, ou encore toucher un peu plus à la partie vidéo... Au début, musique et image devaient être beaucoup plus liés. Je vais faire une pause, forcément, parce que j'ai besoin de bien penser la suite. J'ai eu de bons retours critiques, donc je me demande forcément comment je vais rebondir après ça, mais il faut juste se faire confiance !

Tu présentais tes deux précédents EP comme les parties d'une trilogie. Où en es-tu actuellement du troisième EP ?
Alors déjà, je n'ai jamais dit que cette troisième partie sera aussi un EP. Je me suis embarqué dans cette histoire, une trilogie ou quadrilogie : j'ai hésité longtemps sur la dernière partie. J'avais un peu de cette idée de mettre en parallèle les deux faces de la même pièce, un côté sombre et un côté lumineux parce que ça va être la fin de ce premier cycle. Je ne veux pas dire que WE ARE THE LINE s'arrêtera après la fin de cette trilogie, ça annonce juste la suite et quelque chose de nouveau. Je ne pense pas que cette troisième partie sera un EP, mais je n'ai pas encore tranché. Je n'ai pas envie de me mettre dans un format, je préfère choisir la forme la plus cohérente avec ce que j'ai à dire. Initialement, j'avais prévu un album sous le titre Songs of Light and Darkness, que j'ai totalement découpé et qui a donné les deux premiers EPs. Ils ne sont pas identiques, mais assez similaires et très cohérents l'un avec l'autre puisque les morceaux ont été écrits et enregistrés presque en même temps, sauf Man of Misfortune qui a été enregistré plus récemment. Là se pose à nouveau la question de la fin de l'histoire, sachant que je sais ce que je veux exprimer : je veux aller vers des choses plus humaines. Attention, ça ne veut pas dire plus légères, ce n'est pas ma marque de fabrique ! J'ai passé un peu de temps avec Astrid, qui avait réalisé le clip de A Cold Place, on s'est mis autour d'une table et on a échangé quelques idées... Je n'en dis pas plus parce que rien n'est vraiment ficelé encore... Mais on ne va pas se limiter au format pour cette conclusion, je ne crois pas que ça va se limiter à un EP, voilà.

Tu as mentionné l'aspect visuel de WE ARE THE LINE, qui est assez mystérieux, avec ces artworks dédiés à chaque morceau. Est-ce un jeu de piste et d'énigmes qui ont un sens pour toi, ou est-ce purement atmosphérique et esthétique ?
Alors il y a un jeu de piste, clairement. Bon, pas dans tous les visuels, mais si tu prends le premier artwork qui correspond à l'intro du second EP et à Shining Edge, qui est le dernier morceau du précédent EP, oui, il y a un lien évident entre les deux. Les deux morceaux, les couleurs utilisées dans l'artwork, le moment où ça a été écrit : tout ça est très lié. Cette image, sur l'intro de Songs of Light and Darkness, ressemble à un image de Rorschach par exemple : tout ce que je fais tourne autour du psy... Tu as une première idée qui est là. Après il y a aussi de l'image "juste" pour l'atmosphère : prends l'artwork de Songs of Light and Darkness : je voulais quelque chose de très géométrique avec une confrontation entre la lumière et l'ombre. Si tu regardes en détail, l'ombre est un peu chaotique alors que la lumière est plus rigoureuse. Il y a aussi beaucoup d'idées qui arrivent par accident. C'est vrai pour le son mais aussi l'image. Je crois à ce mode de création : tu sais à peu près ce que tu veux, tu t'arrêtes quand tu obtiens ce que tu veux, mais entre temps tu bidouilles. Ce n'est pas mon métier à la base, je ne suis ni musicien ni graphiste. Il y a des liens entre les artworks tout comme il y a des liens entre les morceaux. Par exemple, la fin de Undone renvoie à Restless, parce que les thématiques y sont les mêmes. La base des artworks est presque la même image aussi. C'est marrant parce que justement, la newsletter que je viens d'écrire parle exactement de ça : j'y ai mis pas mal d'artworks avec des liens pour écouter les morceaux et en expliquant tout ce que je viens de te dire. J'aime beaucoup ça, parce qu'au-delà du sens que j'y mets moi, j'aime en discuter avec des gens que je ne connais pas et avoir leur propre interprétation : il y a une autre lecture mais qui, quelque part, est liée à la mienne. C'est passionnant. Et puis il faut toucher à la curiosité des gens. Je crois que le grand drame actuel c'est le recours à la facilité, à un certain fatalisme, à une passivité, alors que j'aime douter. Pas forcément de tout, mais il faut remettre en question les choses. Et c'est peut-être pour ça que ce que je fais a l'air complexe, parce que ce n'est pas dans la facilité justement. Je ne suis pas écouté par des millions de personnes mais je reste persuadé que les gens qui vont gratter les choses seront intéressés. Je crois que j'ai une adhésion sincère de la part des gens qui ont mis le pied dedans, et cette quête de sincérité est très forte chez moi. 

C'est très David Lynch tout ça, provoquer cette quête de sens...
... Alors que souvent, il n'y en a pas ! Oui ! C'est aussi un trait de ma personnalité, j'aime beaucoup le troisième degré. Dans le premier EP je parlais de schizophrénie mais c'est assez vrai : j'ai plusieurs vies, plusieurs expériences et c'est vrai pour tout le monde. J'aime bien jouer là-dessus, c'est fascinant. Bon, c'est assez compliqué souvent mais quand tu trouves des gens qui adhèrent à ce que tu es et ce que tu fais, c'est gagné ! 

Tu as parlé plusieurs fois du fait de te cacher, que ce soit derrière le "nous" ou les énigmes que tu caches dans ton projet. Est-ce que WE ARE THE LINE pourrait quand même être amené à vivre sur scène un jour ?
Alors justement, oui. On parlait de la troisième partie tout à l'heure et le live en fait partie. Je ne sais pas encore comment m'y prendre parce que je suis tout seul, mais définitivement oui. Il faut que je m'y attelle très sérieusement. Pas parce que sans live tu n'as pas de visibilité et patati-patata, mais parce que ça fait partie de ce que je voulais faire depuis le début, aller du virtuel, du crypté, vers des choses plus immédiates, plus réelles, et aller au contact des gens physiquement. Ca fait partie des chantiers en cours. Il faut que j'aille chercher des musiciens, pas forcément des virtuoses, mais des mecs ou des nanas qui comprennent le projet. La difficulté, c'est que c'est moi qui porte une direction artistique, donc c'est difficile d'intégrer des gens qui donnent des choses alors que ça ne leur appartient pas. Je ne sais pas encore comment tout ça va prendre forme, mais c'est sûr que je ne serai pas seul derrière des contrôleurs midi, même si j'ai été voir une super artiste jouer l'autre soir, MOLPÉ qui était seule sur scène. Elle, c'est une extra-terrestre, j'ai été bluffé. Elle chante, elle bouge, elle danse, elle est dans une énergie incroyable. Moi je suis trop réservé pour ça, il me faut des gens autour sinon je vais flipper ma race ! 

Musicalement, travailles-tu sur de nouvelles directions pour WE ARE THE LINE ?
Alors tout en gardant une cohérence obligatoire au projet, je pense aller vers quelque chose de beaucoup plus organique. Jusque là, je fais tout tout seul donc je n'ai ni batterie, ni basse, ni guitare. Tout est fait par machines et clairement, déjà, l'aspect live va modifier ça. Je ne peux pas me déconnecter entièrement du côté très froid et presque indus, ça me colle à la peau, mais j'aime bien aussi les sons plus ronds, plus mélodieux. J'aimerais bien trifouiller un peu plus mais les synthés seront toujours là, je ne sais pas faire autrement. 

On revient à nouveau sur tes envies d'aller vers le "plus humain"...
Tout à fait. C'est marrant, parce que quand j'avais écrit le projet, je m'étais dit que de toute façon il y a souvent cette évolution. Au début tu n'as pas de moyens, tu fais avec les moyens du bord. Moi j'écoute beaucoup de choses très synthétiques donc forcément mes premiers morceaux allaient être très synthétiques. Petit à petit, il y aura une évolution dans le son, ça sera bigger and louder, quelque part. Le second EP est déjà beaucoup plus affirmé, on introduit des choses un peu nouvelles, la voix a beaucoup plus d'aisance... Je m'étais dit dès le début que si ça fonctionnait, forcément, j'allais avoir plus de moyens et progresser, que ça soit dans les types de sons ou l'implication des musiciens. Tout ça arrive avec l'assurance et la maturité mais aussi le fait de travailler avec de vrais musiciens : tu te confrontes à des personnes qui savent ce qu'ils font. J'ai vraiment envie de faire ça.

Merci. Voudrais-tu ajouter quelque chose ?
Non, j'aime bien laisser un peu de mystère... J'espère ne pas avoir été trop dense !

Interview réalisée le 21 juillet 2018 par Pierre Sopor