Chronique | Kæry Ann - Moonstone

Pierre Sopor 23 janvier 2026

Avec son premier album, Songs of Grace and Ruin, Kæry Ann nous présentait un mélange entre blues psychédélique et folk sombre, quelque chose d'à la fois beau, hypnotique et empoisonné. Le titre de son second, Moonstone, peut être vu comme une indication de sa nouvelle orientation : plus sombre, plus lourde. Hanté par des thèmes comme le deuil, les forces de la nature et les luttes existentielles, ce nouvel album plonge donc plus loin dans les ténèbres, suivant une trajectoire qui n'est pas sans rappeler celle d'autres grandes prêtresses de la nuit, comme Chelsea Wolfe, A.A. Williams ou Darkher.

N'allez cependant pas croire qu'Erika Azzini, l'artiste se cachant derrière l'alias Kæry Ann, se contente de copier des formules éculées. Le premier morceau, Puritatem Tuam Interiorem Serva, en dit long : les riffs écrasants côtoient des envolées plus lumineuses, mouvements ascendants et descendants spiralant alors dans une tempête de contrastes alors que le chant éthérée, en latin, donne au titre une connotation sacrée. Avec ce première sort, Kæry Ann nous invite à un rituel. Les boucles répétitives invitent à la transe introspective alors que la réverbération, en plus de convoquer une flopée de spectres, achève d'imposer cette dimension mystique : voilà de la musique qui s'écoute en église, pour des funérailles de préférence.

Pourtant, Moonstone n'est pas que procession funèbre. Au détour d'une guitare hallucinée, Kæry Ann nous plonge sous un soleil psychédélique, surréaliste, illuminant le cérémonial de touches oniriques (la douce-amère Todeslied, pourtant dédiée à l'inéluctabilité de la mort, dégage également une chaleur rassurante malgré sa solennité) et de mirages mystérieux (l'excellente reprise de Bathory, Shores in Flames, forcément plus intimiste mais qui réussit à en préserver la puissance épique). Introspection et errances fantomatiques, Moonstone porte encore bien son nom et ne semble pas vraiment de ce monde. Il se dégage une impression de proximité, de confidentialité, comme après avoir invité un esprit à prendre possession de notre âme. Pourtant, Kæry Ann n'est pas que l’œuvre d'une âme en peine : ce nouvel album est une œuvre bien plus collective que le précédent, le bassiste Francesca Papi, le guitariste Davide Rosa et le batteur Fabio Orticoni étant cette fois-ci plus impliqués. 

Avec ses titres plus progressifs, plus denses, plus lourds, Moonstone fait preuve d'une ambition nouvelle. Maîtresse de cérémonie de cette messe occulte, Erika Azzini est à la fois le medium et l'entité invoquée. Ses récitations incantatoires (les lignes de chant de Hero and Leander, à la tension quasi post-punk, ou les complaintes de Mariner's Song) se logent en tête aussi facilement que des comptines lugubres. Des ténèbres, de la douceur : on trouve dans cet équilibre un confort certain. Moonstone est un album aussi beau que prometteur pour la suite de Kæry Ann , qui semble bien déterminé à donner à son cocon de noirceur de nouvelles formes mutantes. Tant mieux !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe