Chronique | Sopor Æternus and the Ensemble of Shadows - The Spiral Sacrifice

Pierre Sopor 05 mars 2018

Une funeste inquiétude nous étouffait au sujet de la divine Anna Varney : son Ensemble of Shadows se serait-il tu ? Les voix qui la tourmentent depuis plus de deux décennies l'auraient-elles finalement abandonnée, la laissant plus seule encore ? Ou l'artiste au genre neutre duquel nous parlons au féminin par commodité aurait-il perdu l'inspiration ? Rien de tout cela. Après avoir été particulièrement productif (ne laissant qu'un an - parfois deux - s'écouler entre chaque album), SOPOR ÆTERNUS & THE ENSEMBLE OF SHADOWS n'avait plus rien sorti depuis 2014. Plus de trois ans de mutisme ! La raison avancée n'a rien d'aussi poétique ou mystérieux que ce que l'on craignait : au contraire, ce sont de vilains motifs économiques qui ont contraint Anna Varney au silence (apparemment, faire de la musique ça coûterait de l'argent et n'en rapporterait plus tant que ça...), jusqu'à ce qu'un crowdfunding de longue haleine étalé sur plus d'un an permette à cet album de voir le jour. The Spiral Sacrifice est donc né grâce à une multitude de petits "sacrifices" individuels, comme si chaque donateur offrait une partie de son âme au projet (oui, on a le droit d'y voir autre chose qu'une simple transaction monétaire).

The Spiral Sacrifice est un album conséquent et généreux : dix-neuf morceaux le composent, pour un voyage de près d'une heure vingt. C'est à la fois une belle offrande pour les fans, mais aussi une longueur inhabituelle, demandant de consacrer pleinement son attention et sa concentration pour en apprécier la richesse. SOPOR ÆTERNUS & THE ENSEMBLE OF SHADOWS propose un voyage dans lequel il est nécessaire de se jeter corps et âme pour en apprécier toutes les turpitudes : la psychée d'Anna Varney n'est pas de tout repos, et sa musique, introspective et cathartique, est pleine de tourments, d'amours déçus, de solitude et de mort. Certes, une forme de second degré et de légèreté s'insinue parfois dans son oeuvre si mélancolique : on se souvient par exemple de la pochette de l'album Les Fleurs du Mal, qui invitait il y a dix ans un rose pétaradant dans une univers autrefois monochrome, rose que l'on retrouve aujourd'hui sur cette pochette très... paillettes. Osons le dire : Anna Varney aime les paillettes. Avec sa noirceur extrême et ses lamentations si douloureuses, elle se livre à un subtil numéro d'équilibriste, entre dépression sincère et délicieuse posture à la Morticia Addams d'où se dégage parfois une certaine légèreté (When You Love a Man, Light in the Attic).

Musicalement, The Spiral Sacrifice peut être vu comme une sorte de synthèse des vingt dernières années : on y retrouve tout ce qui fait SOPOR ÆTERNUS. Il y a certes les gémissements prostrés et sanglots retenus de sa diva mais aussi tout le florilège d'instruments habituels : violons, clarinette, violoncelle, tuba, trombone, contrebasse, etc... Les synthés sont bien sûr de la partie, discrets, pour créer leurs atmosphères hantées qui enveloppent les sonorités plus néo-classiques, gothiques et médiévales proposées par les cuivres, cordes et percussions qui donnent à la musique cet aspect si organique pour retranscrire avec poésie les tourments d'Anna Varney. Sa diction caractéristique toute en affliction capte l'attention dès le début de Everything is an Illusion et est toujours aussi théâtrale (I Am So Glad it's Over), se faisant parfois franchement menaçante (I Am Done With Men dégage ainsi une amertume presque inquiétante). Et s'il arrive que de rapides éclaircies aèrent l'album, notamment avec des parenthèses instrumentales, ce n'est que de courte durée : prenez par exemple les percussions solennelles de If I Could go Back in Time et ses cordes nostalgiques qui viennent enterrer les semblants d'espoir aperçus sur les deux morceaux précédents.

Avec The Spirale SacrificeSOPOR ÆTERNUS & THE ENSEMBLE OF SHADOWS ne se réinvente pas. On est pourtant toujours autant en admiration devant le soin tout particulier apporté à la musique, à l'esthétique de l'objet, à la poésie qui se dégage des souffrances d'Anna Varney, à la richesse qu'apporte la multitude d'instruments, mais aussi par la densité du disque. Certes, SOPOR ÆTERNUS a dû passer par un financement participatif, mais le disque est particulièrement généreux. Il est à la fois un retour délicieusement déprimant dans un univers qui nous manquait, mais aussi un moyen idéal de découvrir cette oeuvre unique, à la fois légère et abyssale, funèbre et romantique.