Chronique | Skáld - Le Chant des Vikings

VerdamMnis 15 juin 2019

Quoi ? Un énième groupe de pagan folk fripés de peaux de renard synthétique qui nous pond un album sur... les vikings ? Ils ont tiré le jackpot du cliché ?
Vous auriez raison de vous insurger, mais tort de vous arrêter à ce préjugé et de passer à côté de cette jeune perle encore confidentielle (plus pour longtemps).

Si le groupe français (cocorico) ne vous dit rien, ne vous flagellez pas : c'est normal. SKÁLD n'a qu'un EP et ce premier album à son actif. Ils ne se sont pas rencontrés au fil des ans, n'ont pas écumé les bars et les salles obscures en attendant que leur public s'accroisse tranquillement. Non, ils entrent par la grande porte, sont signés directement par une major et fouleront tout bientôt la scène des plus grands festivals européens. On pourrait presque croire que SKÁLD est un boys band, constitué par une entité externe pour répondre aux attentes d'un public. Il surfent donc bien sur cette vague runique qui déferle ces dernières années, représentée notamment par WARDRUNA et HEILUNG (que nous encensons régulièrement dans nos pages), pensez-vous. Que nenni. SKÁLD est la réunion de passionnés de cultures scandinaves, de musiques et de langues, un savant mélange de chanteurs, musiciens, compositeur et producteur, qui n'attendait que de se trouver pour faire éclore ce projet. C'est au terme d'un long travail mené ensemble que Justine Galmiche, Pierrick Valence, Mattjö Haussy et Christophe Voisin-Boisvinet ont produit Le Chant des Vikings.

Skáld, en vieux norrois (scalde en français), c'est... le dernier album de WARDRUNA. Oui bon ben d'accord, on a compris que vous trouvez le genre redondant. Le scalde, donc, c'est le poète, le conteur, au même titre que l'aède grec, le barde celte ou le troubadour occitan (l'amour courtois en moins). Il divertit, mais avant tout il informe et transmet. Il donne au peuple sa mémoire, construit le récit de son Histoire. De ces premiers historiens, il reste quelques témoignages écrits, comme c'est le cas ici avec l'Edda poétique. SKÁLD redonne son oralité à ce métier de passeur de mémoire à travers ce premier album.

Oubliez guitare sèche ou électrique et autres instruments à vent, SKÁLD dépoussière le genre en s'inscrivant... dans la tradition. Le groupe n'utilise que percussions et cordes, ce qui lui confère solennité et puissance. Les instruments sont tous traditionnels : lyre, talharpa, citra, maurache à archet, jouhikko et nyckelharpa (dont nous vous parlions récemment ici) pour les cordes, et percussions 100% bio (bois, ossements). Mais la star des instruments, c'est bien sûr la voix. Là aussi, tout est en puissance. Voix de poitrine, quelques passages en chant guttural, et le fameux kulning scandinave, que l'on ne peut s'empêcher de rapprocher ici des mélismes de Lisa Gerrard et ses copines du MYSTÈRE DES VOIX BULGARES. Ec Man Iõtna est d'ailleurs le seul titre de l'album a capella enregistré en polyphonie.

C'est aussi la force de cet album. Aucun titre ne se ressemble dans sa structure. L'album s'ouvre sur la scansion de Enn Átti Loki Fleiri Börn, passe par des mélodies folk comme Rún, Níu ou Krákumál (dans lequel le timbre de voix se rapproche également d'un certain Brendan Perry), fait un détour par les polyphonies avec Ec Man Iõtna, nous invite à entrer dans la danse avec la ritournelle Flúga, et marque le tempo avec les rituels obscurs de Ó Valhalla et les incantations chamaniques et célébrations épiques de Ódinn et Valfreyjudrápa. La production ajoute sa touche de magie, de bruitages légers et d'effets de voix.

Pour clore l'opus, SKÁLD s'attaque à BJÖRK. Bien que très culotté, ce choix est finalement assez logique, considérant que les Eddas sont islandais, et cette langue étant la descendante la plus proche phonétiquement du norrois. Mais bizarrement - et un peu malheureusement - c'est Jóga que le groupe a choisi de réinterpréter, un titre en anglais. On se souvient pourtant du tout premier album de BJÖRK, Gling-Gló, sorti en 1990, qui offre un petit répertoire de chansons islandaises, mais aux consonances peut-être trop jazz et enfantines pour correspondre à l'univers de SKÁLD.
Les premières mesures sont un peu hésitantes, mais lorsqu'il faut donner de la voix, Justine transforme l'essai, d'autant que sa tonalité tranche nettement avec le timbre enfantin de BJÖRK. Ajoutez à cela la rythmique des petites percussions mises nettement en exergue au mixage et SKÁLD emmène ce titre dans une toute autre dimension.

L'exploit de SKÁLD, c'est de faire croire à tout le monde qu'ils tournent depuis vingt ans ensemble quand ils ne se connaissent que depuis 2018. Le nom accrocheur, c'est fait. Le logo parfait, c'est fait. Les photos et vidéos pro, c'est fait. L'album original et équilibré au poil, c'est fait. Les passages télés et la programmation d'une tournée mondiale avec, entre autres, le Hellfest et le Wacken, c'est fait aussi. Alors, vous attendez quoi ?