Par le passé, Dawn of Ashes a plusieurs fois eu l'occasion de renaître de ses cendres, de se réinventer : en vingt ans d'existence, la formation aggrotech de Kristof Bathory s'est aventurée vers le metal extrême avant de revenir à l'industriel. L'expression "renaître de ses cendres" ne fonctionne cependant que pour le jeu de mot, Dawn of Ashes n'ayant jamais réellement disparu. Pourtant, récemment, la thématique de la renaissance semble plus pertinente pour Bathory : après une trilogie d'albums parlant de cicatrices (et donc, potentiellement, de guérison ?), l'artiste quittait la Californie pour s'installer au Danemark. Là, il se replongeait dans l'aggrotech qui définissait les débuts de son groupe avec Infecting the Scars. Même pas un an s'est écoulé qu'Anatomy of Suffering vient prolonger le plaisir dans la même veine : sanglante, bien sûr, et synthétique.
Les modes sont cycliques et avec l'age peut venir la nostalgie. Fort heureusement, l'aggrotech de Dawn of Ashes reste imprégnée d'electro dark poisseuse et propose quelque chose de bien plus violent, sinistre et théâtral que l'espèce d'eurodance avec distortion à laquelle le genre a parfois été condamné. Sur le précédent album, les ambiances horrifiques et désespérées étaient soignées et cinématographiques, notamment grâce à l'usage incontournable mais efficace des samples. C'est à nouveau le cas ici. Cependant, dès Throat Woven With Thorns, l'agressivité se greffe aux nappes mélancoliques alors que Bathory nous dégueule ses textes et que le rythme accélère.
L'approche est ici peut-être plus immédiate que sur Infecting the Scars, comme si Dawn of Ashes voulait en découdre, aller à l'essentiel. Les morceaux sont accrocheurs, rentre-dedans. Les ingrédients sont connus mais maîtrisés par un artiste passé par d'autres horizons musicaux et fort d'une expérience qui va du death metal au dark ambient. Taper fort, il sait faire. Nous hanter, aussi, comme le prouve l'instrumentale Echoes of Desolation, idéale pour se laisser errer dans un trou noir en attendant la fin, ou la conclusion introspective Autolysis, écho du side-projet dark ambient Void Stasis auquel participe Bathory.
Entre temps, vous danserez. Anatomy of Suffering ne manque pas de nerfs : Viral Decay est un hymne en puissance pour les fans d'Hocico et Suicide Commando alors que Beneath Thy Tongue, it Sleeps, avec sa cadence bien énervée, fera des carnages. Et puisque la nostalgie des dancefloors sombres mais plein de dreads synthétiques fluos est dans l'air du temps, réjouissez-vous : côté guests, on n'y croise pas n'importe qui ! Le grand retour d'Unter Null passe aussi par cet album : Erica Dunham apporte ses nuances amères et poignantes à Autopsy of A Spirit alors que le boss Suicide Commando contribue à la lourdeur cauchemardesque de Penumbra. Chouette casting.
Anatomy of Suffering est une nouvelle preuve, un an après Infecting the Scars, que le retour à l'aggrotech de Dawn of Ashes n'est pas que question de nostalgie. Certes, les codes du genre sont respectés à la lettre, mais en deux décennies Kristof Bathory a eu le temps de peaufiner sa science du supplice sonore, de la danse rageuse et cathartique et la dissection électronique. Il y a dans cette musique un savoir-faire hérité de blessures cicatrisées, d'expérimentations diverses mais aussi peut-être, justement, des cendres de projets réduits à néant par le feu et avec lesquelles il a bien fallu reconstruire, renaître. Dans la violence de ses refrains fracassants, dans la froideur de ses synthés, Dawn of Ashes, probablement bien à son insu, dégage une forme de grâce et de beauté : ça tabasse et ça le fait bien.