Chronique | Crippled Black Phoenix - Sceaduhelm

Pierre Sopor 16 avril 2026

Crippled Black Phoenix est un projet qui semble être en ébullition permanente. Le projet mené par le compositeur et multi-instrumentiste Justin Greaves depuis une vingtaine d'années fait preuve d'une profusion aussi bien dans ses influences (post-rock, prog, folk, ambient, gothiques, etc) que dans les voix qui viennent les exprimer (ici, Belinda Kordic, Ryan Patterson, et Justin Storms ) ou encore ses sorties et idées (il y a deux ans, le double album The Wolf Changes Its Fur But Not Its Nature + Horrific Honorifics Number Two mêlaient nouveaux enregistrements d'anciens titres et reprises).

L'aspect polycéphale et pluriel du projet, envisagé dès ses débuts comme une entité fluide à plusieurs facettes, le rend à la fois fascinant... et, parfois, difficile à suivre tant les coups de génie peuvent côtoyer des titres plus indigestes. Sceaduhelm s'annonce cependant comme plus concentré, plus intérieur et dépourvu de concept narratif alambiqué pour se recentrer sur le personnel. 

Commençons par la question qui en taraudera plus d'un : comment ça se prononce, déjà ? Eh bien, "shadow helm", voilà, c'est du vieil anglais, on trouve le mot dans le poème épique Beowulf. Greaves explique que le sens est double : on peut y voir un monde recouvert de ténèbres ou bien un voile protecteur. Crippled Black Phoenix, comme toujours, est tourné aussi bien vers l'extérieur avec sa musique dédiée aux exclus, aux oubliés, aux méprisés, que vers l'intérieur et l'intime. Sceaduhelm parle d'épuisement, de deuil, de violence institutionnelle, mêlant le social, le politique et l'individuel.

Très vite, on se retrouve embarqué dans un univers sombre où la gestion de la tension est le coeur noir de l'album : contenue, elle gronde avant quelques rares envolées plus libres (Ravenettes et son refrain entêtant qui arrive juste après le post-rock angoissé de One Man Wall of Death ou le spleen théâtrale d'Under the Eye dont les spectres viennent nous rafraîchir après les tubes que sont Vampire Grave et Colder and Colder). Crippled Black Phoenix se fiche pas mal du temps et joue avec : l'album dure 66 minutes, tout de même ! Ces dernières années, Greaves abordait ses compositions avec non seulement une spontanéité nouvelle mais aussi des tendances plus sombres flagrantes, entre rock gothique et folk nocturne. C'est encore plus vrai ici, comme on le constate avec les complaintes élégiaques de Things Start Falling Apart (le chant de Justin Storms n'est parfois pas loin de celui de Dávid Makó dans The Devil's Trade !) ou les huit minutes hypnotiques de No Epitaph / The Precipice, dont le parfum rugueux de cercueil prenant la poussière évolue d'un minimalisme folk à un rock torturé et plus lourd.

Comme toujours, c'est riche. Trop ? Alors que nos habitudes d'écoute ont tendance à transformer la musique en produit de consommation rapide, Crippled Black Phoenix met le paquet et nous offre un ensemble parfois intimidant. On ne va pas s'en plaindre. Les samples servent de liant, apportant leur touche fantomatique et cinématographique alors que l'on traverse des hallucinations atmosphériques, des incantations occultes (Hollows End) ou un hit gothic rock irrésistible (Vampire Grave), que les chauve-souris biberonné au sang noir des Sisters of Mercy ou des Fields of the Nephilim dégusteront avec les frissons de rigueur.

Alors quand arrive Beautiful Destroyer, superbe final aux riffs blues rock, aux échos Bauhausien et à la batterie sinistre qui impose un rythme de procession funèbre, on repense à ces 66 minutes passées. Certes, c'est long. Mais qu'est ce que c'est bien ! Crippled Black Phoenix se moque des règles, des étiquettes, des tiroirs trop étriqués pour contenir toutes ses idées. Chez Greaves et ses camarades, la musique vit librement. Peut-être que ce Sceaduhelm, avec sa noirceur plus assumée, trouve cependant chez notre petit site une oreille plus attentive que d'habitude ! Grâce à sa créativité foisonnante et une démarche décloisonnée en adéquation avec un propos nécessaire et salvateur, Sceaduhelm est peut-être tortueux et perdra en route quelques impatiens, mais ses obscurs trésors sont inestimables.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe