Chronique | Alice In Chains - Rainier Fog

Pierre Sopor 04 septembre 2018

Voilà, on y est : Rainier Fog est le troisième album studio de ALICE IN CHAINS depuis sa reformation à la fin des années 2000, soit autant que ce que le groupe avait sorti avant la mort de Layne Staley. Si la bande de Seattle a su renaître, évoluer et grandir, il faut bien admettre que The Devil Puts Dinosaurs Here, dernier disque en date, n'était pas tout à fait à la hauteur de Black Gives Way to Blue, leur sublime come-back de 2009 qui nous hante toujours depuis.

Le temps a passé, les musiciens un peu paumés des années 80/90 sont devenus des hommes mûrs, et pourtant, l'ombre de la scène grunge de Seattle plane toujours au-dessus d'eux. Rainier Fog y rend d'ailleurs hommage constamment, évoquant dès son titre le brouillard qui descend du Mont Rainier surplombant la ville du nord-ouest des États-Unis. Le groupe a même choisi d'enregistrer dans le même studio que pour leur album Alice In Chains, il y a plus de vingt ans. Attendre d'ALICE IN CHAINS en 2018 la même chose que dans les années 90 est bien sûr vain et naïf. La bande de Jerry Cantrell n'est plus aussi écorchée, aussi malade qu'auparavant. Les blessures guérissent, la folie se calme. The One You Know, premier morceau et premier single, ne révolutionne rien. Et pourtant, guidé par cette batterie insistante, répétitive, le titre est efficace et son refrain se loge dans un coin de notre oreille pour y rester. Avec le merveilleux William DuVall, Jerry Cantrell s'est trouvé un nouveau camarade au chant, l'harmonie entre leurs deux voix n'a jamais aussi bien fonctionné. On peut regretter cependant que le chevelu "remplaçant" de Staley (même si, en fait, il ne peut jamais être question de le remplacer) soit si discret en studio, tant sa voix mériterait d'être mise plus en avant. Pourtant, Rainier Fog lui réserve quelques lignes de chant mémorables, comme sur l'incroyable Never Fade, toute en énergie où la basse de Inez et la batterie de Kinney lancent le titre comme personne, ou l'épique et mélancolique All I Am, en plus d'enfin le créditer comme compositeur sur certains titres.

En terme de compositions, on réalise très vite que l'album est bien plus varié que son prédécesseur. Mais malgré la lourdeur de Red Giant ou de Drone, où l'influence de BLACK SABBATH se fait toujours sentir, malgré le pesant brouillard déprimant qui semble toujours autant envelopper la musique de ALICE IN CHAINS, Rainier Fog est aussi un disque plus léger. ALICE IN CHAINS a toujours été une question d'harmonies, vocales et musicales certes, mais aussi entre lumière et obscurité. Ici, les éclaircies sont plus présentes, et pas uniquement dans la très folk Fly. On n'irait pas jusqu'à trouver ça guilleret, mais le spleen est moins plombant que par le passé, le désespoir moins poignant, et ce malgré une production assez sale et presque anachronique. Rainier Fog a bel et bien ce côté psychédélique, étrange, tordu qui fait de ALICE IN CHAINS un groupe bien plus bizarre et fascinant que ses "camarades" de la scène grunge à laquelle on les rattache systématiquement. Deaf Ears Blind Eyes, par exemple, est à la fois flegmatique et poisseuse mais aussi très acide. D'ailleurs, les compositions regorgent de détails et de richesses qui font probablement de Rainier Fog l'album le plus abouti de ALICE IN CHAINS depuis sa reformation. Un bémol, cependant, est à souligner : sur le terrain de l'émotion, l'échelle de Richter est bien loin d'être autant secouée par nos frissons aujourd'hui qu'il y a bientôt dix ans, à l'écoute de Black Gives Way to Blue. Le contexte n'est plus le même, le groupe s'est retrouvé et a posé les bases d'une nouvelle routine, toujours placée sous le signe de l'excellence, mais à laquelle, malgré tout, on s'habitude aussi.

Le plaisir de retrouver ALICE IN CHAINS est réel, même si les retrouvailles sont désormais privées de leur caractère unique. Le groupe a acquis une nouvelle stabilité et continue avec brio sa route parmi les légendes du rock, sans rien perdre de sa créativité, de sa richesse ou de sa personnalité. Ce groupe réussit à sortir un disque qui, sans être dans la redite, sans ressembler aux précédents albums, transpire l'identité de ALICE IN CHAINS à chaque instant, chaque note, chaque mot. Un bel amalgame insaisissable, à la fois moderne et nostalgique, entre hard-rock, folk, rock psyché et grunge, toujours aussi pertinent.