Juste avant l'été, Léa Jacta Est sortait son deuxième album, l'inattendu et très spontané hématomancie (chronique), qui l'emmenait vers des terrains plus cryptiques, plus industriels et plus noise, loin des mirages surréalistes et ensoleillés d'Horizons du Fantastique. Pour fêter cette nouvelle collection de sortilèges, Léa nous proposait une release-party dont elle avait concocté l'affiche avec soin, ce qui nous promettait une soirée hors des sentiers battus avec trois artistes solo farouchement indépendants et aux univers singuliers. Le genre de concerts où l'on se rend pour ne surtout pas voir ce que l'on attend, ce que l'on espère, mais plutôt pour découvrir des choses uniques et un peu secrètes.
MARIUS ATHERTON
"Marius Atherton a toujours aimé les bruits et les odeurs. Malheureusement les odeurs qu'il créait ne lui ont jamais fait plaisir, c'est donc vers la musique qu'il se tourne pour occuper les longues journées d'hiver". C'est comme ça qu'il se présente, l'air un brin désolé d'être là, avec un humour pince-sans-rire qui semble nous dire qu'il aurait mieux à faire. Ou plutôt qu'il est désolé parce qu'il trouve que nous, on aurait mieux à faire. Avec une simplicité sans esbroufe, il s'assoit, croise les jambes, prend son synthé sur ses genoux et se met à nous chanter ses "balades sainte pope" (on vous laisse goûter le jeu de mot).
De sa voix douce, il nous raconte des choses et d'autres sur comment ça va (mal), sur des sacs à main moches, sur ce frimeur de maire de Lormes, son village d'origine. Il y a un petit côté Jarmusch dans cette poésie du rien, du minimalisme, à la fois doucement mélancolique et absurde… mais aussi pour cette capacité à nous donner l'impression que nous ne sommes que des gros singes un peu rustiques qui ne comprennent pas tout. Soit on succombe à cette approche atypique, soit ce petit air désinvolte peut agacer. C'est qu'il chante des choses sur les bisous, aussi, l'insolent ! Heureusement, il nous rappelle fréquemment qu'il a beau être tout propre, bien coiffé et tout ça, on est dans le même camp, comme par exemple lorsqu'il demande à ce qu'on coupe les spots qui l'éblouissent. Oui Marius, choisis le côté obscur, on y est si bien ! On était là pour mettre au défi notre curiosité et avec ses rêveries douces-amères et son refus total de posture artificielle Marius Atherton était, indubitablement, une curiosité.
SUNWELL
On s'en doutait grâce à Deûle, groupe de doom aux influences black metal et industrielles où elle joue du synthé et chante : Elya est de ces artistes à l'univers fort, capable de capter l'attention de son public très rapidement. Surtout si, cachée sous un drapé funèbre, sa silhouette devient celle d'une pleureuse qui impose un jovial parfum de funérailles au Chinois. Après les applaudissements chaleureux reçus par Marius Atherton, l'humeur change : on se tait, on écoute, on contemple l'abîme de notre néant intérieur.
Son premier album, I'm Looking at the Light, sortait l'an dernier. En live, ses atmosphères pesantes et mystiques gagnent une pesanteur opaque nouvelle. Côté public, ce qu'on regarde n'est pas vraiment la light, bien que quelques lueurs traversent le brouillard pour apporter contraste et espoir. A la manière de Darkher ou de Fvnerals, Sunwell nous ratatine sous un doom hypnotique plus lourd encore que l'existence avant de nous élever via des nappes atmosphériques spectrales et des touches shoegaze introspectives. Le mystère de cette silhouette statique dans la pénombre s'ajoute à l'élégance absolue de la musique et le résultat est aussi beau qu'assister à son propre enterrement.
LÉA JACTA EST
Progressivement, la soirée a glissé vers une ambiance occulte que l'arrivée de Léa Jacta Est prolonge lors d'une intro au thérémine pleine de ténèbres hallucinées. Elle y mélange les soupirs du thème de Love Story, annonçant sa reprise d'Au Nom de la Rose qui viendra plus tard, et l'orgue funèbre d'ombredusépulcre. En fait, cette release-party célébrant la sortie d'hématomancie est bel et bien un enterrement.
On en adore tout de suite les nouveaux titres. Les expérimentations en sound-design et en nuisances bruitistes de cyclone impressionnent. Sur scène, Léa regrette quelques couacs techniques alors que personne n'a rien remarqué dans le public. Avoir un dernier album plus noise / indus doit noyer le poisson : s'il y a des bruits bizarres, on ne sait pas trop si c'est dû à un souci ou si c'est dans la musique alors, dans le doute, on apprécie chaque crépitement, chaque craquement, chaque moment qui fait vchrkrkkrkrkrkrkrkr ou carrément brrrrrmmrmrmrmrmmrm. Ces sons, tels des hurlements déshumanisés, apportent à ses morceaux feutrés une lourdeur menaçante, un supplément de nuages noirs torturés, comme si les émotions les plus violentes étaient finalement libérées par l'électronique plus que par un chant tout en retenue et sans effusion lyrique, pudique (l'introspection de fleurdepunition, qui suspend le temps avant salive).
Au fil des années et des concerts, on a vu Léa Jacta Est évoluer, essayer plein de choses, du dépouillement folk à certains morceaux joués à cinq personnes sur scène. Ce soir, elle est seule, sa musique n'a jamais été aussi obscure et cryptique. Le parti-pris, assumé, est fort et on en adore ce parfum de secret, ce truc qui se murmure en cachette dans le noir. Alors certes, il y a cette humeur particulièrement sombre dans l'air mais Léa, elle, continue de soigner son audience. Avec un grand sourire, elle s'inquiète : "ça vaaaaa ?". Tout le monde répond sans réfléchir "ouiiiii". Elle nous rassure : "plus pour longtemps". La fin du concert approche, on a la surprise du retour de Stranger dans la setlist, un de ses premiers titres, mais aussi d'une reprise de Song to the Siren, qui lie donc Léa Jacta Est à This Mortal Coil, Sinéad O'Connor, les Chemical Brothers et Amenra à travers les liens intemporels et magiques de la musique. Il est plus de 23h, les lumières se sont rallumées avant le rappel, on est en banlieue en semaine : la salle s'est un peu vidée. Mais ce n'est pas si grave, il y a des choses qu'on n'a pas forcément envie de partager, qui se savourent entre adeptes.
Avec son ambiance bien particulière et une setlist sous forme de rétrospective de ce qui est désormais officiellement une "vraie discographie", le concert avait de sacrés airs de requiem. Existe-t-il de meilleure façon de fêter une arrivée dans le monde ? Le concert s'arrête, pour de vrai cette fois, les lumières se rallument, pénibles, et la sono se met à cracher Solaar Pleure. Une autre chanson sur des funérailles, tiens. Cette release-party est passé comme un drôle de rêve sombre et élégant, une bulle singulière faite de poésie et de sortilèges dont on s'extirpe avec la même sensation irritante que l'on ressent à chaque fois que l'on sort de la tombe pour rejoindre le monde tapageur et aveuglant des vivants.



























