Chronique | Léa Jacta Est - hématomancie

Pierre Sopor 23 juin 2026

Ce deuxième album de Léa Jacta Est est une surprise, tout d'abord parce qu'après un premier album dont la gestation a été plutôt longue, on ne s'attendait pas à avoir droit à second si rapidement... mais surtout car son contenu surprend ! L'hématomancie désigne l'étude ou l'usage du sang dans un but magique mais aussi, comme le précise l'artiste, "la divination à travers les blessures". C'est également le titre de son nouvel album, une blessure qui nous emmène loin des horizons fantastiques solaires de l'imagerie du premier.

Cette fois-ci, il n'aura fallu que deux semaines pour qu'hématomancie ne prenne vie. On pouvait se demander quelles directions allaient emprunter le projet, commencé dans un minimalisme folk guitare-voix qui a peu à peu muté en une chose hybride, entre pop, noise et folk psychédélique et gothique. Est-ce que Léa Jacta Est allait se diriger vers un son plus démonstratif, plus "spectaculaire", devenir un blockbuster estival grandiloquent et chatoyant ? Ne fermons pas la porte : un jour, peut-être. Mais pas aujourd'hui.

Très vite, hématomancie impose son ton feutré, intime. Une récitation passée à l'envers, présage des morceaux à venir, sert d'introduction avant que cyclone ne nous fasse découvrir des influences witch-house et industrielles nouvelles. Au milieu de ces bruits, le texte est simple, scandé, répété comme une incantation mais sans effusion, une tempête contenue intérieure, teasing permanent qui tient l'auditeur en haleine. On se tait et on écoute. L'atmosphère est sombre et pesante. Si Léa Jacta Est éprouve toujours la même fascination pour les détails triviaux du quotidien et trouve une forme de beauté là où ne l'attend pas (ce flixbus mentionné dans iris, cette reprise de Moos aunomdelarose qui, détournée de son format tubesque, permet de questionner son texte), hématomancie ne fait pas franchement dans le décalage humoristique à l'absurdité douce.

Darkwave, noise, ambient, shoegaze : peu importe les catégories, la musique de Léa Jacta Est a pris un tournant incantatoire mais sans démonstrations grand-guignolesques (malgré ces percussions à l'écho sinistre et théâtral qui en imposent sur salive !), les rituels sont ici atmosphériques et personnels, le genre de magie que l'on pratique dans le secret de sa chambre au milieu d'une nuit de solitude. Même l'orgue sait se faire discret, par exemple le temps de l'hypnotique et crépusculaire ombredusépulcre, moment de trip-hop industrielle gothique et hallucinée où Léa Jacta Est fait danser les spectres de Portishead, Massive Attack et Anna Von Hausswolff. Il en résulte une impression de menace et d'angoisse constante, un malaise dont les expérimentation bruitistes sont autant d'éruption douloureuses, de distorsions du réel. Soucieuse de "mettre en musique son chagrin sans basculer dans la complaisance", comme elle le dit, elle mélange sincérité et pudeur avec une justesse qui transforme ses tourments en poésie universelle (l'espèce de comptine expiatoire qu'est fleurdepunition), nous impliquant sur le ton de la confidence.

Malgré son humeur pesante, hématomancie réussit à trouver un nouvel équilibre gracieux dans son goût pour les mystères, qu'il soit intimes ou cosmiques, mais aussi son romantisme de chaque instant. Musicalement, Léa Jacta Est y confirme entre deux échos de guitare rampant comme des mirages, son goût pour les expériences et son refus de la stagnation. En cela, l'album est autant le fruit de ses détresses que de ses recherches musicales, créature de Frankenstein alchimique née autant de la souffrance que de ses expérimentations. Œuvre spontanée et relativement courte, ce second album est un nouveau numéro d'équilibriste délicieusement maîtrisé où le sang versé et les douleurs viscérales se transforment en une beauté légère et spectrale et dont la retenue élégante ne fait qu'en décupler l'impact.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe