Goethes Erben est un projet rare, surtout hors d'Allemagne. Les venues de la troupe d'Oswald Henke en France sont même exceptionnelles, ce qui ne risque pas de changer puisque leur venue au Black Lab, dans la banlieue de Lille, était annoncée comme leur dernier concert dans notre pays. Pour la toute dernière fois, Goethes Erben se produit en dehors de son pays... alors certes, ils nous avaient fait le coup de la longue pause il y a une vingtaine d'années, mais le temps passe, on ne rajeunit pas, et cette fois-ci, on veut bien les croire (à contrecœur). Hors de question de rater l'occasion de les saluer et de profiter de ce spectacle exceptionnel, sombre et baroque. La tournée a lieu en compagnie d'Unfarben et The Arch, des artistes avec lesquels Goethes Erben a déjà collaboré.
Ça sentait donc la soirée entre amis, un sentiment renforcé par un public épars : un dimanche soir, les légendes de la darkwave n'attirent pas autant de gens qu'ils le mériteraient... La faute, peut-être, à un univers riche, foisonnant et passionnant mais un brin hermétique pour les nouveaux venus, entre les longs textes déclamés en allemand et une discographie dans laquelle il est facile de se perdre, entre versions alternatives et titres introuvables sur album ! Peu importe. Les gens présents savaient pourquoi ils étaient là et nous garderons entre nous le souvenir précieux de cette performance unique !
UNFARBEN
Mais pour être bien concentré pour la cérémonie baroque, il faut d'abord exorciser nos envies de remuer et de faire la fête. Unfarben est là pour ça. Sur scène, le Berlinois Victor Hildebrand est accompagné du bassiste Ben Hayn. A eux deux, ils n'ont peut-être même pas encore l'age des autres musiciens à l'affiche ce soir ! L'écran s'allume et c'est parti pour une petite demi-heure de synthpop colorée.

En studio, tout cela est probablement un brin trop sage pour les amateurs de ténèbres et de machines plus agressives. Sur scène, on est immédiatement séduit par le charme des deux musiciens, souriants, déterminés à offrir un bon moment aux personnes présentes. Victor communique, Victor sourit, et le public lui répond avec enthousiasme. Dans cette ambiance bienveillante, quelques notes plus mélancoliques apportent une nuance douce-amère, le temps par exemple de Schwerer Regen ou de la reprise de Let's go to Bed du groupe The Cure.
Le clou du spectacle arrive dès le troisième morceau, quand Oswald Henke rejoint Unfarben sur scène pour interpréter leur titre ensemble, Zusammen Allein, sorti un mois plus tôt... le public a donc un premier aperçu du jeu très intense et expressif du chanteur ! A la fin de ce set rapide, sous des applaudissements chaleureux, Victor Hildebrand dit qu'il espère avoir la chance de rejouer pour nous rapidement. "Plaisir partagé, petit gars", qu'on se dit, sans savoir à quel point ce souhait va se réaliser plus rapidement que ce que l'on imaginait...
THE ARCH
Changement d'ambiance avec The Arch, un groupe formé en 1986, une époque où les jeunots d'Unfarben n'étaient même pas encore des rêves. Au fil des décennies, leur new wave a emprunté à l'EBM aussi bien qu'au gothic rock. Les guitares grincent, les chauves sourient, surtout ce diable de Gerd Van Geel au chant qui profite au maximum de l'estrade en fond de scène pour soigner ses effets théâtraux. Son chant sensible et expressif évoque parfois celui de David Bowie, parfois celui de Peter Murphy, mais sa silhouette rôdant dans les ombres rappelle celle du Comte Orlock de Nosferatu, avec le supplément de glamour apporté par les plumes !
A l'électronique hypnotique s'ajoute une rugosité supplémentaire en live, une énergie plus mordante. The Arch a toujours actualisé sa musique, toujours évolué. Pourtant, de leur dernier album, Sanctuary Rat, seulement 9,81 est joué ce soir. Des titres de plus de trente ans côtoient d'autres relativement récents : on passe des contemplations mélancoliques de Joan's in Prison aux slogans rageurs de Babsi Ist Tot en traversant également l'hypnotique Eyes Wide Open aux ombres de Skinny Puppy qui rampent sous ses rengaines pop.

Facétieux, Van Geel disparaît de scène pour réapparaître au niveau du bar de la salle et s'offre une promenade dans le public, chantant pour une assemblée amusée (ou tétanisée de timidité !) par cette proximité soudaine. De la complicité, des morceaux issus de plus de trente ans d'histoire, une élégance décalée... The Arch est cool, d'un cool raffiné comme les anciennes formations goths savent faire preuve, alliance subtile de second degré et d'authenticité absolue. Là aussi, on espère les revoir bientôt... sans savoir que nous sommes sur le point d'être exaucés !
GOETHES ERBEN
La soirée semble nous avoir préparés, petit à petit, à l'événement principal. Depuis que nous avons passé les portes du Black Lab, la musique a gagné en intensité et en théâtralité, Henke est même venu nous saluer en avance pendant Unfarben... L'excitation est palpable. On connaît la réputation scénique de Goethes Erben dont les concerts, à l'image de la musique, sont de véritables pièces de théâtre. Heureusement pour les plus impatients, le concert commence quelques minutes en avance, mettant fin à l'attente. Oswald Henke, accroupi en fond de scène, accompagné seulement d'un caméraman masqué, commence à déclamer son texte. Son visage est projeté en direct sur l'écran derrière lui, décuplant sa taille. Il semble nous fixer, son regard est noir, il nous apostrophe. On est immédiatement impliqués, captifs de ses mots.
Le reste du groupe le rejoint sur scène. La mélodie sinistre et obsédante de Die Form ou d'Iphigenie, l'électronique oppressante de Lazarus et sa menace contenue et puis soudain les gros riffs de Nichts Bleibt Wie es War, les incantations d'Himmelgrau, les hurlements déchirants de Die Letzte Nacht, la lourdeur implacable de ce sommet de noirceur martiale et anxiogène qu'est Xenomelie, The Mercy Seat de Nick Cave en allemand avec Sitz der Gnade ou la frénésie épique et apocalyptique de Das Ende ist Da... Goethes Erben varie les numéros et les influences. Néoclassique, rock gothique, cabaret, folk, darkwave, spoken-word hanté, metal industriel... tout cela est mélangé dans un numéro subtil et raffiné au centre duquel Oswald Henke se démène comme un possédé. Il rugit et saute sur son public avant de se prostrer au fond de la scène. Ce chanteur-auteur-comédien est à la fois la voix, le visage et la plume de Goethes Erben. On a beau ne pas comprendre tout ce qu'il raconte, on se laisse porter par la sonorité de la langue, il roule les r comme il roule ses yeux, incarnant chaque émotion avec une force communicative.

Le jeu de scène vient renforcer cette impression de théâtre baroque. Il y a bien sûr cet écran avec lequel le groupe joue, que ce soit quand Henke se place entre deux ailes d'ange ou quand les visages des musiciens sont captés en direct par le caméraman masqué pour ensuite être transformé sous nos yeux, mélangés à celui d'Elon Musk, mais également des accessoires : une cape, une poupée, des pages arrachées et dévorées, des structures métalliques frappées à coups de chaines pendant l'impressionnante Mit dem Wissem... Goethes Erben associe le spectacle à son propos, le grandiloquent aux tourments intérieurs. C'est intimidant, captivant et toujours sublime. Le propos se fait parfois social et politique, alors que des images de Trump, Poutine ou d'explosions nucléaires sont projetées, rendant les grimaces soudainement bien plus effrayantes. Le groupe passe de l'onirisme au réel avec poésie et subtilité, l'esthétisme sombre et torturé renvoyant au réel. Des héritiers de Goethe, peut-être, mais aussi du théâtre épique de Brecht ou des cauchemars expressionnistes de Lang, Murnau et Wiene !
Formation phare de ce que l'on appelle le Neue Deutsche Todeskunst (le nouvel art de la mort allemand), aux côtés notamment de Das Ich (dont les premiers travaux ont un certain sens du théâtre macabre que l'on retrouve ici), Geothes Erben n'a pas usurpé sa réputation. C'était terrifiant, sublime, grotesque, introspectif, dévastateur, suintant de désespoir et de folie mais aussi de rêveries plus douces. Oh, et on a recroisé aussi bien Victor Hildebrand d'Unfarben, revenant sur scène pour ajouter quelques percussions ponctuellement, que Gerd Van Geel venu chanter Glasgarten... on vous avait dit qu'on les avait revus plus tôt que ce que l'on imaginait !
Avec ses morceaux que l'on ne trouve pas sur album et ses albums que l'on ne trouve pas en ligne, avec le spectacle proposé, avec la puissance des émotions exprimées, la musique de Goethes Erben est une œuvre plus vivante que jamais, que l'on n'apprécie pleinement que lors d'événements aussi rares que précieux. On ne reverra vraisemblablement jamais Goethes Erben en France, ce n'était pas complet mais l'enthousiasme des personnes présentes était palpable, conscientes d'assister à un moment unique d'une ambition, d'une inventivité et d'une poésie exceptionnelle. Vous n'y étiez pas, tant pis pour vous. On emportera ce souvenir, que nous étions peu à partager, dans la tombe. Et vous ne serez pas invité, na ! Ce moment-là, il nous appartient, on le garde pour nous !































































































