Worhs est avant tout la création de Willow, journal intime exutoire aux tonalités musicales hybrides d'abord black metal, puis plus industrielles, aux touches parfois post-punk ou folk, dans lequel elle chante en français et qui s'est révélé pour la première fois au monde avec Le Temps des Blasphèmes, sorti en 2014. Lors de de l'enregistrement de Ballerine Sourde, sorti en 2018, elle est rejoint par Nijmaa, qui fut en premier lieu actif en tant que batteur de session mais qui a depuis su trouver sa place dans ce projet en ajoutant sa touche personnelle sur les nouvelles compositions. Au fil des ans, Worhs est devenu un monstre musical incontournable et inclassable dans lequel la forme de l'écriture, toujours talentueuse, côtoie un fond douloureux et personnel avant tout.
Que La Paix Soit Sur Les Suicidaires succède ainsi à La Grande Poisseuse sorti en 2024, et ce n'était ni annoncé ni prévu. Ces deux morceaux dont la durée totale avoisine les vingt-cinq minutes, se sont imposés d'eux-mêmes nous explique l'artiste, et ont été enregistrés d'une seule traite.
Vingt-cinq minutes ça peut paraître court. Elles suffisent pourtant ici à bouleverser pour la vie celui qui les écoute. Les paroles sont les premières à nous percuter comme souvent chez Worhs, condensé d'un mal-être brut retranscrit d'une sincérité sans filtre. Tout le talent de Willow est là : la beauté dans l'immédiateté d'une écriture qui ne romance pas la souffrance, mais lui donne vie, crue, violente. En écoutant Je M'en Vais et Lassée De Toi, votre esprit ne divaguera pas. Il sera happé, le cœur brisé par l'histoire qui est ici racontée (nous sommes bien loin du schéma couplets/refrains habituel mais bien dans l'expression d'une tragédie au sens propre du terme). Il sera attentif au moindre mot, écrasé par ces confessions qui coupent le souffle : une obsession pour la mort qui ensevelit autant qu'elle rend vivant, le constat d'une société inapte dans laquelle une quête d'identité sereine est impossible, plusieurs blessures béantes qui ne cicatrisent pas mais aussi une déclaration d'amour, et la naissance d'un espoir caché derrière cette colère empreinte d'une infinie tristesse, peut-être.
Au chant, la voix puissante, parfois implorante mais toujours lucide de Willow, est portée par une entité géante de sons lourds et noise. Les synthés y sont menaçants, souvent dissonants et nous dévorent. L'ensemble prend des airs de cabaret industriel dans lequel les notes hantées dansent en déséquilibre puis s'écrasent, malades; notes auxquelles l'artiste, telle une funambule sur un fil dans l'opéra de son âme, tente de se raccrocher avec force pour ne pas tomber. La composition, d'une richesse à tomber, est sûrement la meilleure de Worhs à ce jour. Que La Paix Soit Sur Les Suicidaires est de ces œuvres qui, même si l'on ose à peine le dire tant elle est personnelle et incarnée, obombre ce monde tout en le rendant plus beau. Parce que d'une affreuse souffrance peut naître un sublime chef d’œuvre aussi écorché que viscéral, en voici un. On espère avoir l'occasion de le voir jouer en live tant on sait que ce sera un moment inoubliable.