Quatre ans séparent Solstice de son prédécesseur, le merveilleux As the Moon Rests et sa mélancolie crépusculaire. Pendant ces quatre années, A.A. Williams a arpenté les routes du Vieux Continent, jouant dans des salles de plus en plus grandes et sur des créneaux de plus en plus tardifs en festival. Planquée derrière sa chevelure corbeau et dans la fumée, l'artiste britannique et ses compagnons de route ont plongé un public toujours plus vaste dans les ombres d'une musique lourde, remplie d'émotions, mais aussi d'une élégance rare et subtile. Pourrait-on croire, à son titre et à son artwork (avez-vous déjà autant vu le visage de la musicienne ?), qu'avec Solstice A.A. Williams délaisse la pénombre pour faire bronzette et que vous tenez là le compagnon idéal pour les mois d'été à venir ? Eh bien, non, bien sûr (surprise !)... mais un peu oui, aussi !
Il suffit en fait de quelques secondes pour apprécier l'évidence : Solstice est bien la suite d'As the Moon Rests. On y retrouve tous les ingrédients qui avaient fait leur preuve avec cette base post-rock riche en contrastes à laquelle A.A. Williams ajoute une pesanteur doom écrasante et un chant tout en retenue, hanté et expressif sans non plus virer au théâtral. Sa musique est toujours ce petit cocon de noirceur dans lequel on se blottit avec plaisir, ce mélange d'ampleur dramatique et d'intimité, cette apocalypse personnelle permanente, cet effondrement cataclysmique qui reste à l'intérieur, comme une explosion cachée et silencieuse qui, par politesse, ne voudrait pas embêter les autres avec son souffle destructeur.
Pourtant, comme on était en droit de l'espérer, Solstice n'est pas qu'un prolongement, c'est aussi une affirmation. Cette affirmation est tout d'abord musicale : chaque morceau est un modèle d'efficacité redoutable, où la simplicité apparente des constructions est au service de l'émotion à chaque instant. On connaît ce mélange toujours aussi équilibré entre mouvement ascendant et descendant : dès Poison, les guitares nous enterrent mais le chant accompagne notre âme alors qu'elle s'extirpe de notre carcasse pourrissante pour aller vaquer ici ou là. Solstice apparaît rapidement comme un album de deuil... Oui, mais pas au sens funèbre, plus au sens de deuil que l'on fait pour avancer, pour continuer.
Et c'est là que la démarche de ce nouvel album nous apparaît, ainsi que le sens de cette drôle de pochette : A.A. Williams est toujours fermement planquée dans les ténèbres mais se tourne vers une forme de lumière, une touche d'espoir discrète qui, si elle ne rend pas l'ensemble plus joyeux, en souligne toute la tension dramatique, tout le tragique tout en sublimant cet art du clair-obscur. Prenez Little by Little ou la saisissante Outlines, ce talent pour le crescendo vertigineux, pour la tempête d'émotions : il y là-dedans une puissance cinématographique d'un générique de fin doux-amer.
Un piano et un violoncelle, tous deux fantomatiques, rampent dans les brumes, parfois à la limite de notre perception, pour jaillir régulièrement. Au fur et à mesure, le paysage semble s'éclaircir : Just a Shadow, où il est question de savoir vivre avec ses parts d'ombre, semble alors marquer une rupture. It Won't Rain Forever, Breathe... les titres suivants sont évocateurs. Les influences pop sont là, aussi, aidant ces lignes de chant à se trouver une place confortable à l'ombre de nos esprits. Quand arrive The Gentle Harm, on est finalement autant face à la conclusion épique du voyage que sa synthèse : un piano endeuillé laisse place progressivement aux autres instruments, la musique explose en un final à la fois combatif et introspectif. Les ombres sont toujours là, elles ne partiront jamais, alors autant avancer en leur compagnie.
Avec son réconfort dans le chagrin, Solstice n'est pas tout à fait ce qu'on peut appeler un album solaire. Mais A.A. Williams y fait preuve d'une confiance légitime, d'un savoir-faire bien à elle, pour nous retourner les tripes et nous inviter dans son petit monde dont il semblerait pourtant que les ruines sont désormais caressées de quelques rayons de lumière, comme pour mieux y dessiner les ombres. Alors, Solstice, compagnon idéal pour l'été ? Eh bien, c'est un grand oui : vous y trouverez toute l'ombre nécessaire pour vous abriter du soleil !