DIR EN GREY + Name That B**tch @ Le Trianon - Paris (14 octobre 2018)

Live Report | DIR EN GREY + Name That B**tch @ Le Trianon - Paris (14 octobre 2018)

Pierre Sopor 01 novembre 2018 Pierre Sopor

DIR EN GREY est un phénomène. Si on ne l'avait pas compris au cours des quinze ou vingt dernières années, il suffit de voir la foule réunie ce soir au Trianon : avant même l'ouverture des portes, la file d'attente s'étend jusqu'à La Cigale, salle située plus bas sur la même rue. La tension est palpable : il y a des fans, des vrais, du genre impatients et fébriles. Les japonais ne sont pas venus en France depuis trois ans et leur réputation de grand groupe de scène les précède. Alors que la foule entre petit à petit au Trianon, un dj set meuble en début de soirée, histoire de chauffer un public déjà survolté. NAME THAT B**TCH, DJ parisien, nous passe sa sélection de morceaux sous quelques spots bleus histoire de vérifier que les gens connaissent bien LINKIN PARK et PAPA ROACH, certains chantent les paroles des titres diffusés pendant que d'autres, agglutinés à la barrière (pitié, on ne veut pas savoir à quelle heure ils sont arrivés) s'offusquent très fort d'entendre une reprise de Beat It de MICHAEL JACKSON (ça fait toujours bien de se faire passer pour des puristes) et des remixes dubstep de classiques des années 2000. Ouais, bon. On le sait : dans ces gros concerts, la patience et l'ouverture d'esprit de certains se comparent à la distance qui les sépare de la scène, et les premiers rangs scandent des "DIR EN GREY, DIR EN GREY !" pendant que le DJ fait son job avec énergie et passion. Globalement, il reçoit un accueil plutôt chaleureux et mérité : son set était sympathique et remplissait parfaitement son rôle. Mais ce n'est pas lui faire injure que de dire que dans la salle, personne n'était vraiment là pour ça.

DIR EN GREY

Quand les lumières se coupent, c'est l'hystérie. DIR EN GREY est peut-être le seul groupe japonais a encore avoir une telle aura en France : la mode visual-kei des années 2000 a beau être passée, le groupe n'a aucun mal à remplir de belles salles et provoque toujours un enthousiasme aussi délirant, sûrement parce qu'ils ont justement su s'affranchir de ce genre pour explorer de nouvelles voies. Les voir arriver sur scène est déjà un spectacle en soi : il y a tout d'abord Shinya, le batteur, tout de blanc vêtu et son air innocent impassible qui vient s'installer avec grâce derrière ses futs majestueux. On dirait un ange, on en mangerait. Puis arrivent le bassiste Toshiya, à la démarche aérienne et Die le guitariste androgyne tellement beau qu'on dirait un cheval dans une pub de parfum, la chevelure continuellement mise en valeur par un ventilateur. Ils ont une prestance digne de la Reine d'Angleterre, ils sont très classes, absolument parfaits. Ça défile et ça pose à mort, le public est en délire, on sent que rien n'est laissé au hasard. Paradoxalement, ceux qui s'éloignent de cette élégance ostentatoire sont peut-être les deux membres les plus importants : le guitariste et auteur d'énormément de compositions du groupe Kaoru, très sobre et discret, et le chanteur Kyô qui surgit sur scène telle une gargouille avec son maquillage de vampire et son tee-shirt à l'effigie de Keith Flint.

Sans surprise, DIR EN GREY lance son show sur un titre de The Insulated World, leur dernier album en date. C'est UTAFUMI, et, à l'image du disque, on est surpris par la violence qui s'en dégage. L'album délaisse les aspects plus progressifs des précédents albums pour quelque chose d'imprévisible et totalement fou, une folie qui s'imprime sur le visage de Kyô : il grimace et sourit comme un possédé. FUKAI, joué en second, rencontre un succès particulièrement vif auprès d'une foule déjà conquise, et ce n'est pas une classique comme Ash qui va refroidir les ardeurs de fans frénétiques. L'ambiance est électrique dans la fosse, où certains se risquent à chanter quelques paroles pour le plus grand malheur de leurs voisins. Le groupe a beau jouer plusieurs titres de son dernier disque, il laisse aussi une belle part du set à des chansons plus anciennes qui enchantent les fans. Néanmoins, il y a de quoi perdre un peu le fil en sautant d'une époque à une autre, DIR EN GREY sacrifie peut-être un peu de cohérence au profit d'une certaine générosité. Des titres issus de l'excellent album Uroboros, par exemple, auraient été les bienvenus. Ceux qui ne se laissent pas emporter par la liesse des premiers rangs ont aussi pu remarquer un son de la salle parfois étrangement aigu : comme souvent, pour apprécier pleinement la musique, il vaut mieux reculer de quelques mètres. On perd en ambiance ce qu'on gagne en ampleur et en puissance et ce n'est pas plus mal. Le show a beau être bien huilé, il arrive à Kyô d'être à la peine entre ses cris, ses miaulements et ses hululements et quelques couacs techniques semblent agacer Kaoru, qui, après plusieurs gestes en direction des ingés sons finit par balancer sa guitare et quitter la scène au milieu de Beautiful Dirt. Les conditions ne semblaient pas idéales pour assurer un concert serein et après un petit moment d'inquiétude, tout finit par rentrer dans l'ordre puisque le groupe revient pour le rappel en enchaînant THE FINAL, Sustain the Untruth et RASETSUKOKU.

Musicalement, DIR EN GREY maîtrise les changements de ton radicaux : mélancolique, la musique devient subitement violente. Kyô se donne à fond avec ses mimiques habituelles, son jeu de scène est particulièrement expressif et torturé, ce qui explique peut-être quelques imperfections ici ou là. Le plus grand moment du concert est peut-être THE BLOSSOMING BEELZEBUB, morceau tiré de Dum Spiro, Spero : non seulement la lourdeur très doom des guitares mais aussi sa longueur nous plongent dans une ambiance cauchemardesque très réussie, mais Kyô chante face à une caméra qui diffuse en direct une version agrandie de son visage sur l'écran, trafiquée par quelques filtres de couleur. C'est étrangement malsain, surtout quand il s'extirpe une corde rouge de sous sa veste, comme s'il s'arrachait les tripes. On atteint là un pic d'intensité, notamment car le groupe n'hésite pas à s'éloigner de la version studio, et c'est peut-être le moment le plus dérangeant d'un concert finalement assez sage (on se souvient encore de cette fois où le chanteur s'écorchait l'intérieur des joues pour cracher du sang sur le public). Il faut attendre la toute fin du concert pour que Kyô s'adresse au public. "Paris ! The last song !" prévient-il. On n'attendait pas de DIR EN GREY que ses musiciens se mêlent à la plèbe de toute façon, on a compris dès les premières secondes du show qu'ils sont plus que de simples mortels : déifiés par une horde d'adorateurs, ils planent bien au-dessus de nous, idoles inaccessibles venues d'une terre lointaine. On comprend mieux le nom de la tournée, Wearing Human Skin : ce sont eux qui se déguisent en humain le temps d'apparaître devant nos yeux ébahis.

DIR EN GREY déchaîne toujours autant les passions après plus de vingt ans de carrière. Certes, le show a ce petit côté mégalo où tout est prévu à l'avance, au détriment de l'imprévu souvent inhérent au live, mais ni ce petit manque de spontanéité ni les quelques pépins techniques n'ont pu gâcher la soirée aux fans acquis à la cause du groupe quoi qu'il arrive. C'était un gros concert avec une ambiance électrique, des lumières et un écran qui en mettent plein les yeux et des musiciens que l'on regarde autant qu'on les écoute. Certes, tout semble savamment orchestré, mais c'est normal venant d'une aussi grosse "machine". On en ressort la tête pleine d'images et avec l'impression d'avoir vu quelque chose d'unique, car finalement, aucun groupe ne ressemble à DIR EN GREY.

Setlist :
01. UTAFUMI
02. FUKAI
03. Ash
04. Revelation of Mankind
05. WAKE
06. RINKAKU
07. Devote My Life
08. KEIBETSU TO HAJIMARI
09. THE BLOSSOMING BEELZEBUB
10. Ranunculus
11. NINGEN WO KABURU
12. Values of Madness
13. THE IIID EMPIRE
14. Beautiful Dirt
15. THE FINAL
16. Sustain the untruth
17. RASETSUKOKU