Les choses vont très vite pour Deceits, au point de surprendre si vous n'avez pas suivi leur fulgurante ascension. Avec un premier album paru en 2023 et un second en 2025, le trio basé à Los Angeles donne actuellement sa première tournée européenne et jouait donc pour la toute première fois en France, le temps d'une soirée organisée par Sanit Mils. Il leur fallait au moins les pierres sombres des mythiques Caves Saint-Sabin pour les accueillir et, alors que les portes ouvrent, on s'amuse d'un détail : le public est jeune, très jeune. On ne croise quasi aucune des tronches habituelles, les "éternels vieux" des soirées goth parisiennes (comprendre par là, les plus de 35 ans). Deceits est suivi par 500 personnes sur facebook, ce cimetière des éléphants du net... mais plus de 50000 sur Instagram ! Voilà une nouvelle preuve que le post-punk, la cold-wave et compagnie sont en plein renouveau et ont encore de beaux jours mélancoliques devant eux.
HEIMBERG
Les scènes dark mutent, se réinventent, évoluent. C'est valable dans tous les genres : on parie que ce soir, à l'Elysée Montmartre où joue en même temps Mayhem, on pouvait croiser tout plein de hipsters du black metal propres sur eux ! Ici, c'est pareil : le trio Strasbourgeois se fout pas mal des clichés. En 2026, les gothiques portent des casquettes ! Ce qui compte, c'est la musique. Celle de Heimberg est froide, contemporaine, triste. Leur post-punk n'est pas dénué de touches industrielles mécaniques et ils jouent d'ailleurs sans batteur, la boite à rythme apportant sa rigueur déshumanisée.
Heimberg a sorti un nouvel album il y a deux mois, Faceless, dont les titres sont en toute logique à l'honneur ce soir. Le désespoir glaçant de Fragrance ouvre la soirée. La mélodie fait mouche, le chant plaintif résonne. Des gigatonnes de fumée noient les Caves dans le brouillard. On n'y voit plus rien mais tant mieux : de toute façon, le monde est laid. Contemplons alors nos ruines intérieures, qui sont encore plus laides. Dans cette ambiance, les échos plein de réverb funèbre de Bury my Soul font leur petit effet. C'est théâtral, tourmenté, à la fois poétique et anxiogène, bref, c'est tout ce qu'on demande pour un début de soirée sous terre !
RASKOLNIKOV
Quand on est gothiques, ça fait bien de faire référence à des bouquins ou des films en noir et blanc. Raskolnikov est le personnage principale de Crime et Châtiment dont l'adaptation en film par Josef von Sternberg en 1935 se faisait avec Peter Lorre dans le rôle principal, légende du film expressionniste, du film noir et du fantastique gothique. On regrette alors un peu que dans Raskolnikov, personne ne ressemble à Peter Lorre, dont on aurait adoré voir la petite silhouette et les yeux globuleux dans la pénombre des Caves !
C'est notre seul regret, à vrai dire. Enfin, les spots roses braqués tout droit dans nos yeux font forcément jaser, mais il fut établi plus tôt que ce n'était pas une soirée pour bien y voir. De toute façon, y'a pas Peter Lorre sur scène, alors on s'en fout de ne pas voir. Raskolnikov non plus n'a pas trop mis l'accent sur le look. Dans la fumée, leur spleen prend des accents grinçants, la guitare gémit et le début du concert est tout en tension (Hunde sind an der Leine zu Führen et Montauk Point Lighthouse, énergiques). On aime les ombres batcave un peu décalées, un peu dada. Raskolnikov ne manque pas d'humour : Éteins ta Clope est jouée plus tard, mais bon, ça ne change pas grand chose à la quantité de fumée. En fin de set, Faut pas faire Chier Albert Roche associe titre de série B à un soldat de la Première Guerre Mondiale dans un titre angoissé et rageur qui fait monter la température des Caves : malgré sa tristesse hivernale et ses chansons qui claquent froidement, la musique de Raskolnikov sait aussi porter nos veines à ébullition.
DECEITS
Ah, voilà, des gothiques avec du maquillage, enfin ! Et mêmes des capes noires ! Pendant les premières parties, Deceits était difficile à croiser au merch, ils se pomponnaient pour nous montrer leurs plus beaux visages. Le trio démarre avec Failures et c'est immédiatement un succès : le public est bouillant, ça remue, ça crie dans la fumée, on sue sous terre. Avec leur imagerie romantique et leur musique héritée des Cure, on s'attendait à quelque chose d'introspectif, un truc pour regarder tristement dans le néant de nos vies. Tu parles, Deceits, ça envoie ! Sur scène, leur énergie punk est explosive.
Le chanteur / bassiste Kevin "Puppy" Moreno est habité et très communicatif. Il échange autant de mots que de sourires, la bienveillance étant un mot clé chez Deceits. Enfin, il dit aussi beaucoup "fuck", ce qui est rigolo. Il fait chaud mais c'est avec son "fuck ICE !" qu'il finit de nous faire fondre, le public des Caves lui répondant avec enthousiasme. Il explique que ça va lui faire tout drôle de rentrer dans son pays, avec tout ce qu'il s'y passe. Pour un groupe ouvertement opposé au fascisme qui dégage tant de douceur, notre coeur se serre : vous serez toujours les bienvenus ici, sous terre, avec nous autres, les bizarres, les tordus, même ceux qui sont jeunes, sur Instagram et avec des casquettes !
Le set va crescendo, jusqu'à un final qui enchaîne les titres les plus connus de Deceits : Mi Amor, mi Vampira, où urgence punk et sensibilité latine dansent fiévreusement, Drowning in an Empty Sea dont la mélancolie explose, boostée par l'énergie du désespoir... et, en guise de grand final, une reprise de Boys Don't Cry intense devant un public déchainé. C'est fini. Les gens crient, applaudissent. Puis commencent à réclamer un rappel. Encore ! Encore ! Pas pingre et un brin amusé, Deceits revient et nous rejoue Please, Wake Up. Puis, c'est fini. Les gens crient, applaudissent... et réclament un autre rappel ! Encore ! Encore ! Bon, allez, Deceits, toujours pas pingre, en a encore sous le coude pour nous. Il n'y a plus rien d'écrit sur la setlist depuis un moment, on navigue à vue dans le brouillard. Pour finir, Deceits décide de nous envoyer un dernier morceau furieux, punk, intense, avec une reprise de Fuck Nazi Sympathy de The Dirty Coal Train. "Trop féroces pour les goths, trop romantiques pour les punks" : voilà comment Deceits se présente. Eh bien oui, c'était féroce, c'était romantique, et pourquoi choisir quand on peut tout avoir ? Ces trois là sont irrésistibles sur scène et si c'est ça l'avenir de nos scènes goths, alors tous les espoirs sont permis !






























