Extra-terrestres, tristitude et minimalisme : la Léa en est jetée

Interview | Extra-terrestres, tristitude et minimalisme : la Léa en est jetée

Pierre Sopor 09 septembre 2019 Pierre Sopor

Cela fait désormais quelques temps que nous avions eu la chance de découvrir LÉA JACTA EST sur scène, seule avec sa guitare, ses mimiques boudeuses et ses rires communicatifs. L'artiste ayant sorti son premier EP au printemps dernier et commençant à se produire de plus en plus régulièrement sur scène, nous devions bien lui tirer les vers du nez : entre les ambiances mélancoliques et hypnotiques de son album, le décalage constant qu'elle cultive et l'avenir de cette aventure, il y avait des choses à dire.

Pour commencer, comment présenterais-tu LÉA JACTA EST ?
Je dirais que c'est un projet guitare et voix assez minimaliste et dépouillé parce que j'aime jouer là-dessus, un peu folk, un peu nostalgique et un peu goth à la fois. Un peu bluesy aussi, avec beaucoup de reverb !

Comment en es-tu venue à te lancer dans cette aventure ?
J'ai toujours chanté depuis toute petite. Ado, je me suis retrouvée un peu par hasard à chanter dans un groupe de punk rock et ça m'a énormément plu. Quand ça s'est arrêté, j'ai voulu trouver d'autres musiciens pour jouer avec eux et j'ai essayé, avec plusieurs guitaristes notamment, mais même s'ils étaient très doués, ce n'était jamais ce que je voulais vraiment faire. Je me suis rendue compte que j'avais un truc précis dans la tête et le temps passait jusqu'à ce que je me dise : "Mais meuf, en fait, va falloir que tu te mettes à la gratte !". Je jouais un peu, comme ci, comme ça. Je faisais des reprises. Toute seule. Dans ma chambre. De Leonard Cohen. C'était sombre. Et puis j'ai commencé à composer, ce qui était très difficile pour moi au début. J'ai fini par sortir des chansons petit à petit et c'est vrai que le jour où il y a une chanson qui te plaît vraiment et que tu l'as faite toi-même, ça n'a pas de prix ! J'y ai pris goût, j'en ai fait d'autres et ça a fini par donner ce petit EP, Stranger.

Pourquoi avoir choisi une image religieuse comme artwork ?
Je ne pense pas l'avoir choisie pour le côté religieux. C'est moi qui ai pris cette photo et je l'affectionne beaucoup. J'étais partie en voyage toute seule en Andalousie et alors que je visitais une énième église de Séville (ils en ont vraiment tous les 200 mètres, j'en avais un peu marre de visiter des églises !), j'ai vu ce tableau et le soleil qui passait à travers la persienne pour faire cette tâche de lumière sur le visage. Je me suis demandé : "Mon dieu, qu'est ce qui se passe ?", j'ai pris la photo et j'ai su que ça serait une pochette de disque. Ce n'est donc pas une retouche ou un montage mais bien la photo d'origine.

LÉA JACTA EST est un projet solo et pourtant à la release-party de l'album, tu étais accompagnée d'autres artistes sur scène. Est-ce une expérience que tu aimerais renouveler ?
C'était exceptionnel mais ça m'a vraiment plu et je pense que petit à petit, quand mon projet sera bien installé, j'aimerais travailler avec d'autres musiciens et musiciennes. Là, c'était avec Virginia B. Fernson et Ninon R. Ecstatic qui ont fait cet EP avec moi. C'était important qu'elles soient là avec moi, je voulais leur rendre hommage et nous avons passé un très beau moment sur scène. C'était génial de travailler avec elles parce que ce sont d'excellentes musiciennes. Les quelques fois où on a répété ensemble, elles m'ont vraiment tirée vers le haut. Travailler avec d'autres artistes a été très intéressant et ça fait probablement partie de mes projets pour la suite, mais une suite plus lointaine peut-être. Je veux d'abord approfondir mon travail de composition.

Du coup, la plupart du temps tu te retrouves seule sur scène avec ta guitare. J'imagine que ça doit être super flippant, non ?
Alors déjà, je tiens à préciser qu'être toute seule c'est très pratique pour plusieurs raisons : répétitions, organisation, balances... Tout va plus vite. Mais c'est vrai que c'est un défi et que j'aime ce défi. Quand je sors de scène, que j'ai été capable de faire mon concert et que je vois que les gens ont été réceptifs, je me dis que je l'ai relevé. C'est très introspectif, il n'y a pas le soutien ou la complicité qu'on peut avoir en jouant en groupes, du coup il faut vraiment entrer à l'intérieur de soi et en ressortir avec quelque chose à offrir aux gens en face.

Tu parlais du minimalisme de ta musique. Je trouve qu'il y a pourtant beaucoup d'effets ménagés au travers des pauses, du silence, des intonations. Vois-tu LÉA JACTA EST comme quelque chose de théâtral et dramatique ?
Théâtral, non, je ne pense pas... Mais j'ai fait beaucoup de théâtre et ma mère dirige une compagnie de théâtre, donc peut-être que j'ai amené un peu de ça dans ma musique ? Je n'ai jamais pensé ça comme un projet théâtral mais c'est vrai que le silence est presque un instrument pour moi. Par exemple en live, quand il y a des moments de silence, ça fait vraiment comme une vague : tu sens ce qui se passe dans la salle, la tension qu'il peut y avoir... Ou qu'il n'y a pas, aussi, ça peut arriver ! Être seule avec sa voix et sa guitare et utiliser le silence comme un instrument supplémentaire est quelque-chose de très intéressant.

Tu présentais tout à l'heure ta musique comme sombre et nostalgique et pourtant, je trouve qu'il y a aussi un second degré très présent, des reprises que tu peux faire en live jusqu'au papier-peint de grand-mère qui sert d'illustration à l'intérieur de l'EP... Il y a un côté très désuet et décalé dans cette posture très goth, non ?
C'est très premier degré ce que je vais dire, mais c'est vrai je ne suis jamais complètement au premier degré ! Ce qui est intéressant dans le goth et les ténèbres, c'est aussi un certain cynisme sinon on risque de devenir kitch. Donc oui, je suis totalement quinzième degré. Ma chanson la plus joyeuse est une chanson un peu blues qui part dans une direction très dramatique et ça doit être la plus sombre que j'ai écrite. Elle parle de quelqu'un qui voudrait se suicider mais qui n'y arrive pas. C'est terrible comme histoire, ça valait bien une chanson ! Je trouve ça très cool de chanter un truc pareil sur un petit air entraînant, c'est beaucoup plus puissant que d'aller dans la tristitude à 200%.

Stranger contient pas mal de morceaux pour un EP, as-tu déjà un album en tête ?
Oui. Je n'aime pas trop annoncer quelque chose qui n'existent pas encore, mais j'ai des textes qui sont écrits, en français cette fois. J'ai beaucoup écrit en français, mais jamais vraiment chanté et ça m'est venu dernièrement. Il faudra sûrement faire un peu de tri... Je me mets à la compo là, j'ai écrit une chanson sur... (elle hésite, ndlr) les gens qui ont déjà vu des extra-terrestres (et là, elle rigole) ! On a une pensée pour eux... J'ai envie de rester dans la continuité de ce que j'ai fait mais en allant un peu plus loin, j'ai envie que ça joue plus. Pour ma troisième production, que ça soit un album ou un EP, je n'en sais rien, peut-être que je voudrais travailler avec d'autres musiciens, plus sous forme de groupe. Je ne sais pas, on verra bien.

Vois-tu LÉA JACTA EST comme un projet que tu comptes continuer longtemps ou une expérience ponctuelle ?
C'est vraiment un projet que j'avais en moi depuis longtemps et que j'aimerais porter sur le long terme mais je me sens déjà très accomplie d'avoir réussi à sortir ce premier EP. Ça m'apporte beaucoup de choses de composer en solitaire et de faire mes petites chansons. J'ai aussi envie de travailler dans d'autres groupes et d'autres styles de musique, de faire des trucs plus bourrins aussi. Je ne sais pas si ça se fera, mais c'est sûr que LÉA JACTA EST, je l'avais avec moi depuis longtemps et j'espère le perpétuer, à moins qu'il ne se passe quelque chose de terrible...

Tu as pas mal de dates prévues à partir de septembre. Veux-tu en parler ?
Oui, c'est cool parce que je commence à jouer dans des vraies salles et à sortir des cafés concerts un peu obscurs, qui étaient très bien aussi ! Je vais jouer au Cirque Électrique et à la Dame de Canton à la rentrée et je suis toute excitée parce que ce sont deux endroits que j'adore.... Surtout la Dame de Canton, c'est une très belle salle. Je n'y ai été qu'une fois mais c'était pour un concert magnifique et incroyable de mon idole suprême, Katie Jane Garside avec son projet RUBY THROAT. C'était pendant un orage apocalyptique que l'on voyait sur la Seine depuis la salle. Ensuite, ce n'est pas encore super confirmé à 100% mais je vais peut-être jouer à la fin de l'année avec un groupe qui s'appelle BIERE NOIRE, ça promet d'être punk !

Merci. Voudrais-tu ajouter quelque-chose ?
Non, je suis déjà très contente d'avoir pu discuter de mon projet avec vous !

La photo utilisée pour cet entretien est l'oeuvre de Sophie Alyz.

Interview réalisée le 01 septembre 2019 par Pierre Sopor