DOOL, vers la lumière et l'Au-delà

Interview | DOOL, vers la lumière et l'Au-delà

Pierre Sopor 18 février 2020 Pierre Sopor

Il n'aura fallu qu'un seul album à DOOL pour devenir un groupe culte. Fondé par des anciens membres de THE DEVIL'S BLOOD, la formation néerlandaise sortait en 2017 un album magnifique et addictif dans lequel se croisaient des influences post-rock, gothiques, grunge et même pop-rock. Trois ans plus tard, Summerland devrait confirmer tout le bien que l'on pense de DOOL. Avant de vous partager notre ressenti sur le disque, on a fait le point avec Ryanne Van Dorst, la charismatique chanteuse du groupe dont l'air sévère sur scène et la grande taille sont bien plus intimidants que le large sourire avec lequel elle a chaleureusement répondu à nos questions autour d'un café comme elle les aime "noir c'est noir", forcément, et en français dans le texte.

DOOL est devenu assez populaire en très peu de temps. Enchaîner les interviews et répondre aux mêmes questions toute la journée a toujours quelque chose d'amusant pour toi, ou c'est déjà devenu une corvée ?
Oui, c'est marrant. Enfin, évidemment, je ne ferais pas ça tous les jours, mais ça fait du bien de voir autant de gens qui ont l'air de s'intéresser à nos créations et notre groupe. C'est un honneur de faire ça en France, où on n'a pourtant pas eu l'occasion de beaucoup jouer. On a donné deux concerts à Paris, un à Colmar et il y a bien sûr eu le Hellfest, qui a beaucoup aidé, mais c'est tout. C'est assez surprenant de voir tous ces médias du coup, mais je me sens plutôt honorée. 

C'est drôle, parce que j'avais justement l'impression de vous voir souvent, tous les ans en fait ! Vous tournez beaucoup et êtes souvent sur la route. Cette errance de ville en ville a-t-elle participé au processus d'écriture de ce deuxième album ?
Hmm, peut être... Mais je pense que l'errance est aussi notre raison d'être, ce pour quoi on se bat en tant que groupe : essayer différentes choses pour pouvoir grandir. Comme on dit, il faut changer pour rester soi-même. Il faut se livrer à toutes sortes d'expériences pour se construire. Plutôt que de se cacher, s'enfermer chez soi ou dans un bureau de 9h à 17h, il faut tenter des choses et ne pas avoir peur d'être incompris, de se heurter à des tabous ou de perdre une partie de son image en ne faisant pas ce que les gens peuvent attendre. Il faut être honnête avec soi-même, et c'est le fondement de DOOL. Désolée, ça fait un sacré détour pour te répondre... Parce qu'en fait, sur cet album, je dois admettre qu'on a cherché l'inspiration carrément ailleurs. Être en tournée n'aide pas particulièrement ma créativité. J'ai besoin d'être isolée et de ne pas avoir de distraction pour trouver l'inspiration, de presque m'ennuyer, même. J'en ai besoin pour renouer avec mon subconscient parce qu'on est toujours en train de courir. Alors je dois de prendre le temps de rester immobile, de me concentrer, de penser à ce qu'on a fait au cours des deux années passées et de vraiment décompresser, donner à chaque chose une place pour bien réaliser ce que je fais, ce qui se passe et en tirer différentes émotions. Notre façon de faire a un peu changé et je pense que c'est dans ce changement que reposent notre inspiration et notre créativité. 

J'imagine que vous êtes impatients de jouer ces nouveaux morceaux en live, vous n'aviez finalement que peu de titres jusqu'à présent...
Carrément ! Nous sommes principalement un groupe à voir en live. Même si on est très fiers de nos deux albums et qu'on les trouve très bons... on est meilleurs sur scène ! Il y a dans le groupe une énergie spéciale qui se dégage en live. Dès nos débuts en 2016, on a rapidement été capable de se présenter sur scène et d'y créer notre petit cocon pour être touchés ensemble. On n'est pas là pour faire la fête, se défoncer, se battre ou slammer. On veut ressentir quelque chose, être émus. Je suis très curieuse de voir l'effet qu'auront nos nouveaux titres sur le public quand on les jouera.

Quand le premier album est sorti, vous n'étiez pas forcément attendus. Avez-vous ressenti une forme de pression en travaillant sur Summerland ?
Non. On ne ressent aucune pression. On me le demande souvent, parce que beaucoup disent que c'est difficile de sortir un deuxième album... Mais je n'en ai pas grand chose à faire. Avoir des attentes est le meilleur moyen d'être déçu. Rien n'est jamais comme on l'espère, tout est toujours plein de surprises. Personnellement, j'essaye de ne jamais rien attendre, et je pense que le reste du monde devrait faire pareil ! Je parle pour moi comme le reste du groupe n'est pas là, mais c'est vrai que par le passé j'étais souvent nerveuse sur les précédents albums que j'ai pu sortir. Tu vois, les angoisses habituelles : est-ce que c'est assez bon ? Est-ce que ça va marcher ? Est-ce que c'est vraiment fini ? Je veux changer un truc ! Très vite, en répétant les démos de Summerland, je me suis sentie très confiante et me disait "c'est vraiment bon, putain, j'adore ! J'achèterais bien cet album si je ne l'avais pas fait moi-même !". Oui, j'en suis très fière et tout le monde était vraiment enthousiaste dès le premier morceau qu'on a écrit. C'est toujours le cas aujourd'hui, alors qu'on s'apprête à le jouer en live : on est tous confiants et très enthousiastes.

Avez-vous pu prendre tout le temps dont vous aviez besoin ?
Tu sais, on aurait pu faire un album il y a deux ans déjà, on avait des morceaux... Mais ce n'était pas vraiment prêt, ça ne sonnait pas comme on le voulait. On n'a réservé le studio qu'une fois que tout était quasiment terminé, qu'il ne restait plus que quelques ajustements ou qu'il manquait peut-être une chanson. On ne veut pas se précipiter pour créer... Et pour quelles raisons le ferait-on ? Nous ne sommes pas des machines. 

Les labels peuvent être insistants et demander de sortir rapidement quelque chose...
Oui, ils font ça ! Mais je leur dis... (elle lève son majeur, ndlr) ! Ils le savaient dès le début : j'avais prévenu Prophecy qu'on pourrait faire un deuxième album, mais à nos conditions, sans précipitation... On n'est pas une usine. Notre musique vient de notre coeur, d'un endroit bien spécial, et je ne pense pas que l'on puisse forcer ça. 

Parlons de Summerland. Qu'est ce que représente cet endroit, Summerland, pour toi ?
Je suis tombée sur le mot Summerland en lisant en livre. Je lisais beaucoup d'articles et de bouquins sur la dualité entre l'Enfer et le Paradis, comme la Divine Comédie de Dante, des tragédies grecques comme celle d'Orphée et Eurydice, ou encore Au-delà de nos Rêves de Richard Matheson. Le livre date des années 70, donc ça a été écrit par quelqu'un qui a connu le Summer of Love, tu vois ce que je veux dire ! C'est un bouquin un peu philosophique sur la réincarnation et ce qu'il y a après la vie, on y suit deux amants qui essayent de se retrouver dans la mort pour être à nouveau unis dans l'au-delà. On découvre un bel endroit appelé Summerland où l'on se sent accueilli, où tout semble familier, agréable. On pourrait comparer Summerland au Nirvana de l'hindouisme, ou au paradis biblique. C'est la version ultime de l'au-delà où tout est parfait. Mais ce Summerland n'a pas été créé par un dieu ou une église, il est l'oeuvre de la personne défunte. C'est donc quelque chose de très personnel, lié aux désirs de chacun, à nos besoins, notre sens esthétique et nos pertes. J'ai trouvé ça très intéressant parce que je me demandais ce que ça pourrait bien être pour moi... Par exemple, je n'ai aucune envie d'avoir quarante vierges !

Une vingtaine suffirait ?
Non ! Je n'en veux pas de ces vierges ! Je veux quelqu'un avec de l'expérience ! Imagine, si on devait se farcir toute notre vie pour se retrouver à devoir repartir de zéro avec des vierges ? Pitié, non ! Je cogitais à tout ça quand je me suis demandée pourquoi je devrais attendre de mourir, pourquoi je ne pourrais pas profiter de tout ça maintenant, dans cette vie ? Et qu'est ce que ça serait, ici-bas ? Qu'est ce qui s'approcherait le plus du paradis dans cette vie, dans ce corps ? Jouer en live est très spécial pour moi, avec DOOL. On en oublie le temps et l'espace et on ne fait qu'un avec la musique, c'est presque une expérience religieuse. Alors il y aurait ça, jouer en live. Mais aussi la méditation, le sexe et les drogues psychédéliques... Ce ne sont que des choses très terrestres, très concrètes, mais sacrées à leur manière. Voilà de quoi parle l'album, de ce que serait mon Summerland, ici et maintenant.

Tu le décris comme un lieu très positif, alors que l'artwork est plutôt mystérieux et inquiétant...
Oui, mais Summerland est un lieu mystérieux. Mourir est déjà très mystérieux... J'adore cet artwork j'aime l'impression de mystère qui va si bien avec notre musique. On peut faire des choses assez accrocheuses, qui partent dans toutes sortes de directions, en jouant sur le contraste entre lumière et obscurité. Notre premier album était très sombre mais toujours avec une note d'espoir et peut-être que Summerland propose l'inverse, il est plus équilibré et nuancé. Sulphur & Starlight, notre premier single, a un refrain très accrocheur, presque funky, et pourtant le morceau dégage quand même un certain mystère...

Bien que l'album sonne moins sombre, il s'achève avec un titre très pesant, intense et dramatique, Dust & Shadow. C'est aussi mon morceau préféré de l'album. Que peux-tu nous dire à son sujet ?
C'est intéressant que tu le mentionnes, parce que cette chanson n'était pas encore terminée une semaine avant d'entrer en studio. On n'était pas du tout sûrs de l'enregistrer. Je travaillais dessus depuis un long moment, plus d'un an, et je n'arrivais pas à la terminer, il manquait toujours quelque chose... Pendant les répétitions, les garçons m'ont dit "on s'en fout, viens, on essaye de la jouer"... et ils avaient raison ! Soudainement, tout a trouvé sa place et leur façon de jouer ce morceau nous a inspirés pour le terminer en deux heures. C'était réglé. C'est assez typique de DOOL et notre façon de fonctionner, on a vraiment ce désir de jouer ensemble. Il y a presque quelque chose d'incestueux entre nous. Alors on a fini ce titre, on l'a enregistré et joué en live ensemble, dans le studio, et c'était putain de trop bien. J'ai eu le sentiment que ça ferait une fin parfaite car c'est un titre très dramatique, très mélancolique, et qui me laissait la possibilité d'englober tout le thème de Summerland dans ses paroles. En gros, ça parle d'une personne qui va entrer dans l'Au-delà et se trouve à une sorte de crépuscule où sa vie passée est derrière et se commence à ne devenir qu'un rêve alors que la suite se concrétise, et quand elle se retourne, elle ne sait plus faire la différence entre ce qui est réel et le rêve. Alors elle continue de marcher et verra bien ce que l'avenir lui réserve...

Vous avez aussi un nouveau clip qui arrive, pour le titre Wolf Moon. Peux-tu nous en parler ?
Qu'est ce que je peux bien te dire ? Ce n'est pas qu'on garde le secret, mais je ne voudrais pas gâcher la découverte... On l'a tourné la semaine dernière, en fait. On a grandi entre la fin des années 80 et les années 90, on était ados à la fin des années 90, alors forcément, on a grandi avec des clips de TYPE O NEGATIVE, NIRVANA, ALICE IN CHAINS ou SOUNDGARDEN et notre vidéo leur rend hommage. Il y a une petite histoire, mais ce n'est pas un court-métrage. Ce sera une vidéo spéciale et je pense assez belle, on a vraiment travaillé dur pour en faire une belle oeuvre...

Tourner avec DOOL te laisse-t-il le temps de découvrir des groupes sur scène ? Par exemple, as-tu pu profiter un peu du Hellfest ?
J'ai enfin vu KISS, pour la première fois de ma vie ! Je suis une grande fan. Je les écoute depuis vraiment très longtemps et je les adore. J'ai passé un super moment ! J'ai même pleuré plusieurs fois ! On pouvait vraiment bien voir le show depuis assez loin, et l'espace backstage était parfait... En fait, je crois bien que j'ai pleuré sans interruption pendant deux heures !

Super ! Aimerais-tu ajouter quelque chose ?
Je crois avoir déjà été claire à ce sujet, mais je pense que les gens devraient nous voir jouer sur scène s'ils veulent vraiment comprendre DOOL et Summerland. On revient en France en avril et mai, on jouera à Paris, Colmar et Toulouse. Ce sera intéressant, on va essayer d'améliorer un peu notre show. Sans en faire des tonnes, on va essayer quelque chose d'un peu spécial pour vraiment emmener les gens avec nous à Summerland...

J'espère que quand tu dis "quelque chose de spécial", vous n'allez pas non plus faire comme KISS !
Non, ça serait un poil exagéré ! Mais j'aime l'idée d'apporter quelque chose de spécial sur scène. Je ne veux pas non plus distraire les gens de notre musique ou de notre énergie, mais je pense aussi qu'on pourrait ajouter un petit extra et tenter deux ou trois trucs sur scène avec notre prochaine tournée...

On a hâte de découvrir ça !
J'espère !