And One : des retrouvailles et des promesses

Interview | And One : des retrouvailles et des promesses

Pierre Sopor 11 janvier 2019 Pierre Sopor, Erick Lederle & Cécile Hautefeuille

De passage en France pour la première fois depuis douze ans, AND ONE jouait le 5 janvier dernier à Petit Bain (live report). Un concert exceptionnel, visiblement autant apprécié par le public que les musiciens... C'est dans une ambiance très détendue que Steve Naghavi, le chaleureux chanteur du groupe, nous a fait la surprise de nous accorder une interview aux alentours de minuit et demi, après le concert. L'occasion pour lui de revenir sur cette soirée particulière mais aussi d'évoquer ce que AND ONE nous réserve pour l'avenir.

C'était donc votre premier concert à Paris depuis celui au Dark Omen Festival au Bataclan en juillet 2007...
Steve Naghavi : Non ? On a joué au Bataclan ? Je ne me souviens pas. Enfin, forcément, je connais le Bataclan, mais pas comme un lieu où j'aurais joué, hélas... j'en ai des frissons.

Si ça peut aider à faire remonter les souvenirs : quelqu'un du public était monté sur scène, avait dansé avec toi puis t'avait mis la main à l'entrejambe. Toujours rien ?
Non, désolé. Ce n'est pas un problème cela dit... mais j'espère que c'était une fille ! 

Eh non ! En fait, c'était un type d'un groupe français qui jouait plus tôt dans la journée, TAMTRUM.
Je ne me souviens pas du tout... Mais c'est toujours bon pour le show !

Quelles sont tes impressions à chaud après le concert de ce soir ?
J'ai été très surpris car je ne me souvenais pas très bien du dernier concert, d'ailleurs je n'arrive pas à croire que c'était au Bataclan... Je me souviens surtout que pour notre dernier passage en France, le public n'était pas aussi fou que ce soir. Vous savez, notre public vieillit, et en vieillissant, il devient plus facile, plus à l'aise. Par exemple, il y a quelques années, une personne plus jeune pouvait ne pas assumer totalement et vérifier comment son voisin réagissait avant de se lâcher vraiment et faire la fête. Maintenant, notre public a grandi et se fiche un peu de ce que les autres pourraient penser... Oh, et j'adore voir des gens noirs aux concerts ! Au Mexique, aux Etats-Unis ou en France, il arrive de voir des gens de différentes couleurs dans le public, ça me fait super plaisir de voir plus de diversité dans la foule. En plus, vous savez, il y a ce cliché disant qu'ils ont une oreille plus musicale que les blancs et savent toujours quand la musique est bonne. Donc quand je vois un noir à un de nos concerts, je me dis toujours "wouah, un noir vient nous voir ! c'est bon signe, ça veut dire qu'on doit être bons !". Ce soir, j'ai été très surpris parce qu'il y avait vraiment une bonne ambiance. Nous les Allemands, on croit souvent que les Français nous détestent, parce que leurs grands-parents leur auraient dit de nous détester... Bien sûr, à l'époque, ils avaient raison de haïr l'Allemagne ! Mais le pire dans tout ça, c'est que personnellement, je ne suis même pas allemand de naissance ! Je suis un réfugié arrivé d'Iran avec ma famille. Je me suis retrouvé allemand du jour au lendemain sans partager d'Histoire commune avec ce pays. Cela n'empêche pas que plus tôt dans la journée, en demandant notre chemin, quelqu'un nous a juste répondu "fuck you", peut-être parce qu'on est allemands ! J'ai aussi l'impression qu'on ne nous apprécie pas trop aux Pays-Bas... Toujours à cause de la guerre... et du foot ! Oh mon dieu, le foot... Mais je m'en fous du foot. Tout ça pour dire que j'ai été très surpris du super accueil qu'on a eu ce soir : des Français nous aiment !

Continuons un peu avec les clichés : on dit souvent que le public allemand est assez froid, peu communicatif. Y a-t-il des publics qui t'ont marqué particulièrement ?
En effet... le meilleur public qu'on ait jamais eu était à Buenos Aires en Argentine, et aussi à Mexico. C'était fou. Les gens là-bas sont dingues ! Quand tu reviens d'une tournée en Amérique du Sud pour ensuite jouer en Allemagne, ça fait bizarre. Les Allemands font ce qu'ils peuvent mais c'est dans leur nature. Ils ont beau bien nous connaître, on dirait qu'ils ne s'assument pas encore, qu'ils sont encore en train de se regarder les uns les autres pour voir si ils peuvent danser à nos concerts ! Bon, parfois ils s'oublient quand même... (à ce moment là, Joke Jay et Rick Schah, ses collègues sur scène, entrent dans la pièce et échangent quelques mots avec Steve Naghavi, ndlr). Attendez ! Ils me rappellent que j'ai dit "Viva la France" sur scène ce soir ? Oh non, je suis trop stupide ! Le pire c'est que j'ai essayé de parler français et après ça, pendant cinq secondes je me suis demandé "c'était pas de l'espagnol, ça ?" ! Comment on dit "viva la France" en français ?

Vive la France ! 
J'ai donc bien parlé en espagnol... Scheisse ! Mais peut-être que les gens ont pensé que c'était une blague, haha ! En plus, viva est une chaîne musicale de télé chez nous... Vous dîtes donc "wiv" ? "wiv la france ?"

Pas mal ! Parlons un peu de votre dernier album, qui était en fait un triple album regroupé sous le nom de Trilogie I avec trois parties bien distinctes : une plus agressive et EBM, une qui sonnait très new-wave des années 80 et une plus calme proche de vos sonorités synthpop plus récentes. Avez-vous une partie préférée ? 
Je ne peux pas vraiment vous dire quelle est ma partie préférée puisque chaque disque... (se reprend) En fait, ça dépend complètement de mon humeur. Il vaut mieux le voir comme un ensemble, un seul album avec trente chansons. Aux débuts de AND ONE, je pensais avoir défini ce qu'était le son de AND ONE mais les choses sont un peu moins claires et strictes aujourd'hui. Je ne peux vraiment pas vous dire quelle partie je préfère, mais je peux par contre vous dire que le prochain album ne sera pas une répétition de ce qu'on a pu faire dans cette première Trilogie.

Que peux-tu nous dire à propos de ce futur album ?
Il s'agira d'une nouvelle trilogie, mais très différente de la première. De cette manière, si vous avez Trilogie I et Trilogie II, c'est comme si vous aviez en fait six albums différents. L'album principal de cette deuxième trilogie sera plus du AND ONE classique que ne l'était Magnet. Il y aura un peu ce côté "retour aux sources", car aujourd'hui ça nous semble à nouveau cool et pertinent de revenir à nos racines. J'adore ces sonorités, je ne m'en suis jamais lassé. Je ne passe pas ma vie à faire de la musique, vous savez, je fais des pauses de deux ou trois ans ce qui m'évite peut-être cette lassitude. Quand j'ai commencé à faire de la musique en 89, j'étais très honnête et direct, personne ne pouvait me dire ce que je devais faire. J'envoyais chier tout le monde, personne ne décidait pour moi ! Et c'était très bien. Les trois / quatre premiers albums étaient exactement ce que je voulais faire à l'époque. Ce sont les albums qui ont marqué et déterminé ce qu'était AND ONE. Donc revenir au son de cette période ne me pose aucun problème, car j'étais 100 % moi-même, il n'y avait pas de producteur pour demander plus de guitare, plus d'électronique... Quand tu veux mettre tes sentiments dans ta musique, ce que tu as écouté de tes 10 à tes 18 ans est primordial et définit ce que tu voudras faire comme son. La musique que tu as entendue à cette époque te suivra toute ta vie. J'écoute beaucoup de choses : j'adore SHE WANTS REVENGE, je suis un grand fan de SLIPKNOT... mais au moment de traduire mes sentiments en musique, je reviens aux sons de ma jeunesse. 

Donc un des disques de cette trilogie reviendra à ces racines... Et les deux autres ? 
Alors attention : peu importe ce que je vous raconte maintenant en fait, tout peut changer la semaine prochaine en l'espace de cinq secondes ! Mais à ce moment précis, je pense que la partie principale sera donc du AND ONE classique. La seconde partie s'appellera Joker. Cet album est entièrement terminé et toutes les chansons ont été écrites par Joke et seront toutes chantées par lui. Il n'aura absolument rien à voir avec aucun autre de nos albums, et le résultat est génial ! Le troisième album s'appellera Contact et je pense qu'il va un peu dans une direction plus post-punk. Avec des guitares et tout. On s'éclate à travailler sur ces trois albums en même temps.

Sais-tu quand cette deuxième trilogie sortira ?
Je pense que ça sera en janvier.

Janvier ? Comme dans janvier, ce mois-ci ?
Hmm... un mois de janvier...

Très bien ! Et est-ce que l'on peut s'attendre à des surprises comme votre version bonus rockabilly de Military Fashion Show ?
Ah oui, Military Fashion Show "version originale" ! Ça ne devait être qu'une vidéo à l'origine, je ne sais plus si on l'a sortie en bonus sur un album... On voulait surprendre les gens en prétendant qu'il s'agissait de la version "originale" du morceau pour qu'ils se demandent ce qu'on a bien pu faire... Les Allemands ont l'habitude d'entendre toujours la même chose... et de faire toujours la même chose, comme s'ils avaient toujours peur... C'est parce qu'ils ont des tout petits zizis ! Quand on me dit que AND ONE doit faire les choses de telle ou telle manière, je réponds toujours "allez vous faire foutre". En fait, la seule chose que vous pouvez attendre de nous, c'est qu'on ne fera pas ce qu'on nous demande de faire mais uniquement ce que l'on veut faire... Et vous pourrez tout à fait être surpris !

Changeons un peu de sujet. Tu étais assez intéressé par l'actualité et la politique, notamment au sujet des frontières ou de ce qui peut se passer dans le golfe Persique. Est-ce que la façon dont va le monde aujourd'hui un peu partout t'inspire pour écrire de nouvelles chansons ?
J'ai abandonné l'idée de parler de sujets politiques en public... Vous savez, c'est un peu comme quand les nazis ont commencé à arriver au pouvoir au début des années 30 : les gens ont commencé à se demander ce qu'ils pouvaient ou ne pouvaient pas dire. J'ai l'impression qu'on vit à nouveau ce genre de période... Le 11 septembre 2001 a peut-être été le déclencheur de ce nouveau régime "nazi" mondial. J'ai l'impression qu'on revient complètement à l'essence de ces régimes fascistes et dictatoriaux. Mais je suis trop vieux. Trop vieux pour lever le bras. Attention, quand je dis lever le bras, je ne parle bien sûr pas de la façon qu'on avait en Allemagne de lever le bras il y a 80 ans... Je parle de protester, de me rebeller. Comme toujours, c'est aux étudiants et aux jeunes de se révolter. Si quelqu'un peut changer ça, ce sont les jeunes : ils ont encore la candeur et l'idéalisme pour ça et surtout, ils ne sont pas effrayés et lâches comme nous, les vieux. Nous, on ne veut que sauver nos fesses. Nous sommes juste les trouillards derrière eux... tout ce qu'on peut faire c'est fuir en Uruguay, par exemple. Ça, on connaît en Allemagne. Parler de politique aujourd'hui n'a, à mon avis, plus aucun sens car c'est déjà trop tard.

Finalement, tu sembles toujours avoir quelque chose à dire.
Oui, ça doit être parce que je suis en France ! En Allemagne, on ne parle pas de tout ça...

J'ai une autre question personnelle : il me semble que tu fais un peu de photographie également. Comment ça t'est venu ?
En effet. Si je ne dis pas de bêtise, j'ai commencé à faire de la photo vers 2010 ou 2011. J'étais très limité parce que ma copine de l'époque était très jalouse alors je ne pouvais prendre que des photos d'elle ! Puis, je me suis mis avec une autre personne, Julia, qui est aussi photographe. J'ai alors pu commencer à faire les photos que je voulais. Je n'ai pas encore publié mon travail mais j'aimerais le faire en février. J'ai juste montré quelques images comme teasers sur les réseaux sociaux... Bien sûr, ce ne sont presque que des photos de femmes. Si tu as le choix, forcément, tu vas prendre en photo les plus belles choses du monde. Et quelles sont les plus belles choses du monde ? Pour moi ce sont les femmes ! Si je préférais les trains ou les immeubles, je photographierais de trains ou d'immeubles...

AND ONE a récemment mis en ligne une drôle de vidéo à propos de votre tournée annulée au Royaume-Uni. Vous tombez souvent sur des plans aussi douteux ? Est-ce la raison pour laquelle on ne vous a pas vus en France pendant si longtemps ?
Non, pas du tout ! En fait, pendant environ 8 ou 10 ans, je ne voulais plus quitter l'Allemagne. J'adore ma maison, je suis très bien chez moi, je vieillis ! J'avais peur de l'avion aussi... Je détestais vraiment voyager, c'était le plus gros problème. Je voulais rester chez moi : aller jusqu'à Cologne ou Hanovre ça pouvait aller, mais je ne voulais pas sortir d'Allemagne. Et puis ça a changé, je n'ai plus peur de l'avion. J'en avais vraiment la phobie et quand j'ai réalisé que c'était un gros problème j'ai cherché une solution. Un peu d'homéopathie et une étude des statistiques de crash d'avion a fini par me guérir. Désormais, je n'ai aucun problème avec le fait de voler, je n'ai plus peur. Je peux faire le tour du monde à nouveau ! Ce qui veut dire que maintenant, toutes les tournées de AND ONE seront automatiquement des tournées mondiales. Il faut en profiter car je pense qu'il ne reste à AND ONE que 10 ou 15 ans d'existence, quelque chose comme ça, parce que j'aurai dans les 60, 65 ans d'ici là. Le pire avec tout ça, c'est que je n'osais pas en parler à l'époque : le gars qui chante Deutschmaschine ou Steine sind Steine, des morceaux assez durs, aurait peur de prendre l'avion ? Ce n'était vraiment pas cool !

Donc on n'aura pas à attendre à nouveau plus de dix ans avant de vous revoir ?
Non, c'est sûr. Notre prochaine tournée se tiendra juste après la sortie du prochain album et Paris est une halte que l'on compte bien faire ! Je n'arrive pas à croire qu'on n'était pas venus depuis 2007... Ca me revient un peu ! C'était ce festival au Bataclan ? Maintenant, ça me dit quelque chose ! Oui, c'était un beau festival, mais ça n'était pas totalement rempli... Je trouve qu'ici (Petit Bain, ndlr), c'est vraiment chouette. Il y a une super atmosphère, on est sur un bateau, c'est super cool. Et la hauteur de la scène est suffisante pour moi !

Vous êtes habitués à des salles plus grandes, ça ne faisait pas bizarre ?
C'est bien plus difficile de jouer dans une salle plus petite. Quand tu joues dans un immense festival avec peut-être 30000 personnes, c'est bien plus facile parce que personne ne se rend compte si tu te plantes. Ici, avec la proximité, le public se rend compte immédiatement si tu n'es pas d'humeur. Jouer dans une plus petite salle est toujours un plus grand défi. Sur une grande scène, tout le monde s'en fout. Ce soir, j'ai vraiment passé un bon moment : je ne vais pas toujours serrer des mains dans le public et ne m'amuse pas toujours autant. Je ne peux pas faire semblant : si je suis de bonne ou de mauvaise humeur, vous le voyez tout de suite. Quoi que je fasse, je ne prétends jamais être ce que je ne suis pas. Ce soir, par exemple, en voyant les visages des gens présents, j'ai vraiment eu un bon feeling. Vous savez, les gens pensent souvent que c'est le groupe qui fait le show. C'est faux. C'est vraiment le public qui décide quel genre de show ce sera. Quand tu arrives sur scène, au bout de quelques secondes, tu sais quel type de concert ça va être. 

Merci beaucoup Steve... et à dans moins de dix ans !
Assurément !

Interview réalisée le 05 janvier 2019 par Pierre Sopor, Erick Lederle & Cécile Hautefeuille