Hellfest 2024 - Jour 1 @ Clisson - 27 juin 2024

Hellfest 2024 - Jour 1 @ Clisson - 27 juin 2024

Pierre Sopor 5 juillet 2024

On reprend la route de Clisson comme on se rend à une grande réunion familiale : il y a le plaisir des retrouvailles mais aussi son lot d'appréhensions. Pour nous, couvrir le Hellfest se fait à chaque fois avec un mélange de fascination pour les lieux spectaculaires, une réelle admiration pour une programmation d'une qualité exceptionnelle qui sait proposer une offre variée dans les "musiques rock" au sens très large... tout en étant toujours dubitatifs et mal à l'aise vis-à-vis de la communication au mieux légère, au pire irresponsable, du festival sur des sujets qui sont devenus essentiels dans notre société (les violences sexuelles et sexistes ou l'écologie, pour ne citer qu'eux), mais aussi par la taille prise par cet ogre médiatique qui vampirise toute l'attention et toute l'énergie au détriment d'événements plus modestes. On s'y rend alors comme on signe un pacte avec le Diable, conscients de rentrer dans les rangs mais également de profiter d'une proposition unique et riche, avec l'espoir que le festival grandira. On note d'ailleurs que lors de la conférence de presse de cette année, l'accent a été mis sur le retard pris par le festival sur de "nombreux sujets de société" et sa volonté de progresser sur ces questions, de mieux communiquer et de trouver des solutions sur l'impact environnemental. On attend de voir les évolutions de ce côté-là, en espérant qu'il ne s'agisse pas uniquement de coups de communication et on ne peut qu'encourager toute initiative concrète.

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Pour le reste, du côté des choses à revoir, on avoue ne pas trop comprendre la politique du grand verre uniquement, les "motivations écologiques" disparaissant bien vite quand on constate que la bière n'est proposée qu'en pinte alors que les softs, eux, bizarrement, arrivent à tenir en demi : incitation à la consommation, gaspillage... Pas fou. On plaint aussi les gens qui se retrouvent à avoir besoin d'aller aux toilettes. Ou de boire de l'eau. Les files d'attente sont monumentales et renvoient là encore à un autre problème récurrent : bien que complet en un clin d’œil, le Hellfest accueille trop de monde pour son espace. Y circuler est un calvaire et tout devient une épopée.

Concentrons-nous alors désormais sur ce qui nous réunit (ou, quand ça nous divise, que ce soit avec passion !) : la musique. Côté affiche, le festival aussi grandit. Conscient que le temps passe et qu'il devient urgent de rajeunir ses têtes d'affiche, le Hellfest a fait appel à moins de septuagénaires que d'habitude, quitte à propulser certains groupes vraiment tout jeunes en haut de l'affiche (les marseillais de Landmvrks ont ainsi prouvé qu'ils avaient largement les épaules pour l'exercice). Certains critiquent une orientation plus mainstream : on leur conseillera alors de s'intéresser à autre chose qu'aux Main Stages, les "petites scènes" ayant une programmation de très haute volée cette année.

Nous, en arrivant sur le site, on ne se préoccupe pas trop de ces grands groupes, souvent loin de notre ligne éditoriale. On file illico presto déprimer devant Morne. L'ombre familière de la Temple Stage, des riffs écrasants, de la rage, du désespoir : Morne porte bien son nom, pas de fioriture, pas de froufrous, on fait la gueule, c'est froid, c'est désolé, c'est pile-poil l'antidote rêvée au soleil de plomb et à la foule déjà titanesque (ne vous risquez pas à penser au nombre d'orteils macérant au mètre carré, c'est à devenir dingue). Si côté Valley (mais quelle idée d'avoir foutu ça à l'air libre, quand un des pires défauts du festival reste son manque d'abri - du soleil ou de la pluie ?) Khemmis est plus expressif et bouillant, avec son mélange heavy / doom, on reste dans le pesant, dans la ratatinade maussade et ça nous convient parfaitement. Les touches mélodiques aèrent l'ensemble et donnent aux compositions un aspect solaire qui va bien avec cette fin d'après-midi, bien que, bazardé sous le soleil, l'impact ne soit pas le même.

On a entendu plein de rumeurs inquiétantes sur le metalcore. Il paraît que ça filerait des maladies graves... On murmure même que, comble de l'horreur, il serait possible de "s'éclater" ou de "kiffer", des troubles graves qui se manifestent par d'immondes sourires déformant le visage. Comme on n'a peur de rien, on a été vérifié avec Ice Nine Kills. En attendant, on a été très embarrassé par Slaughter to Prevail. Les dix minutes sans musique pendant lesquelles le chanteur a cherché à forcer un wall of death géant, descendant dans le public et harcelant la foule pour la forcer à se séparer, ont prouvé que quand on fait les choses pour prouver qu'on a le plus gros sur internet, eh bien, on les fait n'importe comment. C'était poussif et dénué de spontanéité mais on les remercie pour l'initiative : au moins, pendant ce temps, on pouvait profiter du relatif silence !

Ice Nine Kills, en revanche, eh bien, figurez-vous que, heu... Oui, bon, voilà, on s'est amusé. On a kiffé. N'allez pas le crier sur tous les toits. Des types qui sortent tout droit d'American Psycho avec leur look de golden boys faussement impeccables et qui nous servent un metalcore théâtral lisse mais efficace blindé de références horrifiques tout en assurant un spectacle gore plein d'accessoires, ça fait toujours son effet. Décapitations, zombies, tueurs en séries masqués : Ice Nine Kills dépoussière le grand-guignol avec appétit, très fun. Plus tard dans la soirée, on ira prendre une double dose du genre avec Landmvrks, dont la présence en Main Stage à la nuit tombée (une rareté pour un groupe français) confirme l'ascension aussi fulgurante que méritée des petits Marseillais qui ne se laissent intimider ni par la foule, ni par un souci technique qui leur coupe le son pendant la moitié d'un morceau. Ils ont dévoré cette scène immense avec l'énergie et la générosité qui ont fait leur réputation, bien joué.

N'allez cependant pas croire que, sous prétexte qu'on a "kiffé" du metalcore, on serait devenus des gens fréquentables. Non, non, pour nous cette première journée s'apprécie sous les tentes. (DOLCH) y étale son rock sombre plein de mélancolie aux influences doom et drone : les nappes de synthé hantent l'audience, hypnotisée par cette ambiance mystique. Si dehors le soleil cogne encore de toutes ses vicieuses petites forces, le groupe allemand impose une atmosphère nocturne faite de froideur et de poésie. Froideur et poésie ? On n'en dira pas autant de Brujeria et son délire "cartel & fiesta", tout en bandanas et clichés sur le Mexique version Robert Rodriguez (y'a quand même une tête coupée plantée sur un drapeau) dont le mélange grind / thrash / hardcore à trois chanteurs régale. Niveau finesse, c'est zéro, mais qu'est ce qu'on se marre, jusqu'à la parodie de la Macarena, Marijuana, en conclusion !

Après ça, il fallait trouver l'antidote avant l'agonie définitive de nos neurones et la parenthèse poétique de Sylvaine tombait à pic. Bien que l'on pleure encore l'annulation de Gggolddd, le groupe de Katherine Shephard est un très bon palliatif. Pour son premier Hellfest, Sylvaine n'a pas pris le risque de se présenter avec un set acoustique à l'image de son dernier EP mais offre un show "classique", où se mélangent la fureur du black metal et des élans oniriques plus intimes. C'est lourd, c'est tempétueux, c'est beau, jusqu'à, finalement, une conclusion en solo amplis débranchés sur la récente Eg Er Framand pleine d'élégance.

En se promenant sur le site, forcément, la grande nouveauté est son impressionnante Gardienne des Ténèbres que l'on doit aux Machines de l'Ile à Nantes, déjà derrière de magnifiques créatures fantasmagoriques steampunk qui enchantent la ville. Si l'on a quelques réserves sur son emplacement qui ne la met pas forcément en valeur, la bestiole en jette et fait son petit effet quand, enfin, elle s'anime lentement et crache nuages brumisateurs et quelques flammes. Il y a quelque chose d'irréel et fascinant à la regarder tourner le visage dans la nuit.

Dark Tranquillity, téléphone maison ? Allez, on va rendre visite à la valeur sûre du death mélodique, dont les derniers singles nous donnent plutôt espoir pour le prochain album. Sur scène, ce n'est ni très dark ni très tranquille : les musiciens font le show avec énergie et de nombreux sourires, faisant preuve d'une belle cohésion malgré un line-up tout chamboulé autour des piliers Mikael Stanne et Martin Brändström. Pas de surprise, pas non plus de soucis (si ce n'est les balances de la Temple à côté qui parasitent un peu l'ensemble) : Dark Tranquillity sait se mettre son public dans la poche avec un savoir-faire irréprochable. Les norvégiens de Shining, eux, seront bien plus clivants : ces derniers temps le groupe délaisse ses récents travaux plus pop et consensuels pour jouer dans son intégralité l'album Blackjazz qui a tant défini leur image. C'est agressif, sauvage, fou et vire à l'avant-garde bruitiste quand l'intenable Jørgen Munkeby assume d'utiliser son saxophone et autres cuivres pour plonger la Temple dans une cacophonie dissonante réjouissante pour les uns, intenable pour les autres. Aussi génial que radical, on s'éclate tout en serrant les dents : alors que la nuit tombe, voici une bouffée d'air frais stimulante bienvenue !

Aller voir Cradle ? Ne pas aller voir Cradle et rentrer plus tôt ? Bon, allez, on cède : notre sympathie pour Dani Filth et son second degré théâtral gothique ont eu raison de nos multiples mauvais souvenirs de concerts de son groupe. Cradle of Filth en live, ce n'est pas toujours irréprochable. On aurait mieux fait d'arracher nos langues de vipère : les lumières sont belles, le son est impeccable, à la fois ample et puissant, et Dani est en forme. Il nous amuse quand il surjoue sa voix claire et grave, sépulcrale, et cavale sur scène avec sa cape parmi les effets pyrotechniques pendant qu'à la guitare, Marek Šmerda et son look à la Pinhead des films Hellraiser lui volerait presque la vedette. Cerise sur le gâteau : une setlist en forme de best-of qui parcourt en dix titres la carrière du groupe de la frénésie infernale de Principle of Evil Made Flesh à la grandiloquence de Existential Terror, en passant par les cultes Nymphetamine, Born in a Burial Gown ou From the Cradle to Enslave en conclusion. Est-ce qu'avoir bossé sur un album live récemment a donné à Cradle of Filth un coup de fouet ? Allez savoir, en tout cas, on en ressort très agréablement surpris.

Nos tops 3 (par ordre alphabétique) :
Pierre : (DOLCH), Shining, Sylvaine
Erick : Cradle of Filth, Morne, Shining

MORNE

KHEMMIS

(DOLCH)

ICE NINE KILLS

BRUJERIA

SYLVAINE

DARK TRANQUILLITY

LANDMVRKS

SHINING

CRADLE OF FILTH