Une chose que l'on aime énormément chez Cosey Fanni Tutti, c'est qu'elle a marqué la musique et l'art en général sans jamais se laisser absorber par un système qui ne les conçoit que comme pour un produit devant générer un retour sur investissement calculé, ni même se mettre en avant en tant que personne. Une telle attitude peut porter préjudice à une artiste : des quatre anciens membres de Throbbing Gristle, c'est de loin Genesis P-Orridge qui a le plus récolté les lauriers de la fondation de la musique industrielle, plus prompt à rechercher la lumière des projecteurs, devenu l'archétype de la rockstar sulfureuse dans le Royaume-Uni des années 80 à la tête de Psychic TV. Il arrive donc un moment où il faut bien rétablir la vérité : c'est pour cela qu'après avoir rouvert ses journaux intimes de plusieurs décennies, Cosey a publié son autobiographie Art Sexe Musique en 2017, ici traduite en 2021 par Fanny Quément pour Audimat Éditions.
On a d'autant plus envie de la lire que Cosey Fanni Tutti a traversé pas moins d'un demi-siècle de contre-cultures : née en 1951 dans la ville anglaise de Hull, elle a été hippie, a connu la première vague des skinheads et les Hells Angels, a côtoyé les punks dès leur apparition, tout en se lançant dans une aventure artistique à part de tout ce qui existait auparavant. Son parcours ne se résume pas non plus à la musique, encore moins industrielle : elle s'est d'abord faite connaître comme artiste contemporaine au sein du collectif COUM Transmissions, a été modèle photo et actrice pornographique ce qui a posé bien des questions sur les rapports de ces activités avec l'art et le féminisme, et poursuit encore aujourd'hui sa carrière musicale sans jamais cesser d'expérimenter – nous vous parlions de son dernier (et excellent) album solo l'année dernière encore ! (chronique) En d'autres termes, l'histoire de Cosey Fanni Tutti est celle d'une longue évolution de la (contre-)culture et de la société.
Cette histoire, Cosey la commence avec son enfance puis son adolescence dans les années cinquante-soixante. Cette période n'avait rien d'un paradis perdu, surtout dans la ville industrielle de Hull quand bien même la future artiste l'adorait : la cité portait encore de lourdes cicatrices des bombardements de la seconde guerre mondiale, la pauvreté restait forte en dépit de l'élévation progressive du niveau de vie, les maladies étaient très répandues et parfois incurables, les bandes de jeunes voyous omniprésentes. La jeune Christine Newby telle qu'elle se révèle à nous dans ces pages, encore loin de se faire appeler Cosey, semble avoir été une enfant puis une adolescente plutôt sociable, aimant jouer avec le voisinage, mais qui se heurtait à son père sapeur-pompier, qu'elle percevait comme froid et autoritaire avec elle, déçu de ne pas avoir eu un garçon après sa sœur aînée, et dont le conservatisme s'accordait mal aux fréquentations et aux aspirations de la future artiste. Ce père distant n'acceptera pas qu'elle fasse des études supérieures, ce qui conduira la jeune femme à longtemps travailler à divers postes d'employée qui ne l'intéressaient pas le moins du monde. Pire, il finit par purement et simplement la flanquer à la porte à dix-huit ans après qu'elle ait profité de l'absence de ses parents pour se rendre à un festival avec ses amis sans leur autorisation.
C'est que l'adolescente rêvait déjà d'autres choses : comme une part significative des enfants du baby boom en Occident, la musique offrait pour elle une échappatoire dans un monde encore ravagé par les guerres, où l'avenir s'annonçait fait de rationalité économique et de conservatisme moral ; elle aima d'abord la pop avant de se tourner vers des musiques psychédéliques, folk et/ou contestataires, marquées en particulier par des chanteuses comme Joan Baez ou Nico qui lui donnaient un idéal auquel rêver ; dans le même temps elle découvrait avec ses amis de Hull l'usage des drogues psychédéliques et la sexualité sans engagement. Le parcours de la future Cosey Fanni Tutti à cette époque, et pour longtemps, s'inscrit donc dans une révolte générationnelle très partagée, celle du mouvement hippie, à la recherche d'alternatives à une monde moderne perçu comme aliénant.
L'un des morceaux de l'album Desertshore de la chanteuse allemande Nico, ancienne de Velvet Underground, une influence importante pour Cosey Fanni Tutti et Throbbing Gristle. Et si ce titre vous dit quelque chose, nous en sommes ravis !
C'est dans le milieu hippie de Hull que Christine Newby rencontre en 1969 Genesis P-Orridge. On a beaucoup commenté le portrait au vitriol que le livre fait du futur chanteur de Throbbing Gristle et Psychic TV et il est certain que le ton est immédiatement donné : si elle écrit l'avoir trouvé envoûtant en le rencontrant, elle explique aussi que dès ce moment, son ami John Krivine l'avait mise en garde qu'il ne connaissait personne d'aussi égoïste que Gen. Elle s'éprend néanmoins de lui qui avait déjà une expérience dans l'art contemporain, séduite par sa culture, son opiniâtreté dans sa recherche d'un mode de vie alternatif et surtout ses promesses qu'il ne la quitterait jamais, elle qui a subi le choc d'être reniée par son père et abandonnée par des amis. C'est lui qui surnomme Christine "Cosmosis", surnom qui deviendra "Cosey" puis Cosey Fanni Tutti. Surtout, c'est ensemble qu'ils fondent COUM Transmissions, collectif d'art contemporain aux frontières mouvantes qui mêle art postal, mises en scène extravagantes inspirées de l'actionnisme viennois et déjà des performances musicales expérimentales laissant la place à l'improvisation.
La marginalité des artistes indépendants a un coût, au sens le plus matériel du terme : pendant une longue partie de sa vie, Cosey Fanni Tutti vivra dans des conditions extrêmement précaires avec sa communauté d'artistes. Au fil du livre, on la voit passer d'un habitat insalubre ou extrêmement rudimentaire à un autre, le premier d'entre eux étant la Ho-Ho Funhouse, ancien entrepôt à fruits loué par John Krivine où elle emménage avec Gen après avoir vécu chez son ami d'enfance Les durant la période où son père l'avait mise à la porte ; suivront une ancienne manufacture immense et rongée par l'humidité, un atelier londonien où le couple (libre) habitera de façon dissimulée attendu que le bail interdisait de l'utiliser pour autre chose que le travail, un squat... On peut bien dire ce que l'on veut du folklore dépassé des hippies mais le fait est que COUM Transmissions était prêt à aller très loin dans son mode de vie alternatif !
Le coût n'était toutefois pas réparti de façon égale entre ses membres : Cosey note que le collectif vivotait en grande partie de ses petits salaires d'employée là où Gen et d'autres membres se consacraient à l'art à plein temps, outre le recours aux minimas sociaux et parfois à des larcins dans les grands magasins qui leur vaudront des ennuis avec la police. C'est à elle encore qu'étaient principalement laissées les tâches domestiques, ce qui la troublait déjà au vu des idéaux égalitaires professés par ses amis – la prise de conscience générée par le féminisme socialiste et le féminisme radical était encore loin d'avoir infusé... Le problème du sexisme se révèle bien plus gravement encore avec les explosions de rage de Genesis P-Orridge lorsque Cosey le contrarie, qui débouchent à mainte reprises sur des violences à son encontre. Genesis P-Orridge niait le contenu du livre à ce sujet et il est évidemment impossible de prouver quoi que ce soit tant d'années après mais disons tout de même que le portrait que Cosey Fanni Tutti fait de son ancien amant ne colle que trop bien avec le personnage ombrageux, égocentrique et capricieux qu'ont décrit d'autres musiciens ayant travaillé avec lui (Peter Christopherson mais aussi John Balance de Coil et David Tibet de Current 93 viennent immédiatement à l'esprit), et qui était sans doute lui-même en partie le produit de certains traumatismes. Cosey ne s'en rendait néanmoins pas compte à cette époque et culpabilisait au contraire à l'idée que son comportement le mettait dans cet état qui s'accompagnait de crises d'asthme.
La description des longues années de travail souterrain de COUM Transmissions fourmille d'anecdotes amusantes. C'est aussi là que l'on voit se mettre en place les relations qui donneront plus tard naissance à Throbbing Gristle : le photographe Peter Christopherson, que Cosey surnomme aussitôt "Sleazy" ("louche") rejoint en effet le collectif ; Cosey Fanni Tutti a même l'occasion à cette époque de rencontrer son futur compagnon Chris Carter bien qu'ils n'aient pas encore noué de lien à cette époque et que le futur claviériste de Throbbing Gristle soit alors fiancé à une autre jeune femme (ce qui, forcément, était étonnant dans le milieu hippie). C'est aussi là que les futurs fondateurs de l'indus cultivent des références culturelles qui marqueront durablement la scène, héritées de la face sombre des hippies : Cosey et ses amis se passionnent en particulier pour les théories de l'occultiste Aleister Crowley, alors vu comme un symbole de liberté et de refus du désenchantement du monde quand bien même ses comportements de gourou et de charlatan sont dénoncés de nos jours, Genesis P-Orridge était même totalement fasciné par les chefs de sectes criminels Charles Manson et Jim Jones, ainsi que par l'écrivain de la Beat Generation William S. Burroughs. Les relations construites au sein de la communauté artistique hippie vont avec un rapport particulier à la sexualité sous l'influence de ces auteurs, en particulier la pratique intensive de la sexualité de groupe, que Cosey décrit même comme étant au centre de COUM Transmissions, et la liberté générale dans les relations – bien que Gen, pour changer, se soit montré d'après Cosey nettement moins ouvert aux relations qu'elle établissait ou refusait d'établir que ce qu'il lui demandait d'être à son égard...
C'est précisément cette question de la sexualité qui va permettre à COUM Transmissions de passer de petit collectif connu uniquement du milieu le plus radical de l'art contemporain (notamment l'artiste américain Monte Cazzaza) à la pleine lumière tout en donnant naissance à Throbbing Gristle : c'est l'exposition Prostitution qui en est le détonateur. Cosey délaisse en effet les postes d'employée pour se lancer dans une carrière de modèle photo pornographique, de strip-teaseuse et parfois même d'actrice porno ; si elle avait envie de vivre de nouvelles expériences et de s'assurer un revenu, elle avait surtout une autre motivation pour ce travail : elle voulait infiltrer l'industrie pornographique pour utiliser les images à ses propres fins. Le regard qu'elle porte dans son autobiographie sur ses années dans le travail du sexe est ambivalent : elle ne cache pas les situations de danger et de malaise qu'elle a parfois rencontrées ni du mépris qu'elle a pu subir mais elle y a parfois aussi trouvé du plaisir. Elle explique s'être sentie hors du mouvement féministe pour cette raison – le féminisme reste à ce jour divisé sur la question du travail du sexe – mais se sentir en revanche plus proche des mouvements de défense des minorités d'orientation sexuelle et de genre, dont elle a côtoyé plusieurs acteurs (notamment le réalisateur Derek Jarman). Quoi qu'il en soit, cela a permis à COUM Transmissions de déclencher un énorme scandale en exposant comme œuvres d'art en 1975 les magasines dans lesquelles Cosey avait posé nue, au milieu de différents objets du quotidien (en tout cas celui de Cosey) que l'on n'est pas censé exposer non plus – tampons usagés de Cosey, seringues, couteaux, un double-gode d'un mètre cinquante taché de sang... Tout ce qui était censé être dissimulé se trouvait soudain jeté en pleine lumière. C'est à l'occasion de cette polémique qu'un député conservateur accusa COUM Transmissions d'être "la ruine de la civilisation", ce que les artistes arboreront comme une médaille tout au long de leurs carrières et on les comprend !
Le morceau Persuasion de Throbbing Gristle fait référence aux situations de pression rencontrées par Cosey dans sa carrière de modèle photo.
Prostitution était le bouquet final de COUM Transmissions : Cosey raconte qu'elle, Genesis et Sleazy avaient alors déjà en tête depuis longtemps de prendre un nouveau départ sous le nom de Throbbing Gristle, littéralement "cartilage palpitant", autrement dit érection, en hommage à l'une des expressions favorites de Les, l'ami d'enfance de Cosey, qui venait de purger une peine de prison pour vol ; celui-ci ne les rejoignit pas à sa sortie et John Krivine n'y participa pas non plus, ayant confié à Cosey qu'il avait le sentiment que Gen avait l'intention de l'exclure comme d'autres auparavant, en revanche c'est à ce moment que Chris Carter rejoignit le navire pour de bon. Tel que le raconte Cosey, c'est l'apport de Chris qui a impulsé au sein de Throbbing Gristle un fonctionnement et une direction différentes de COUM Transmissions : sa personnalité calme et réservée avait fait croire à Genesis P-Orridge qu'il suivrait ses décisions sans discuter mais il n'avait pas peur de se heurter à Gen pour défendre ses points de vue, d'autant que lui aussi était très cultivé sur la littérature ésotérique et contre-culturelle dont les membres du groupe aimaient se revendiquer (Crowley, Aldous Huxley, William S. Burroughs...) tout en refusant de se revendiquer d'un mouvement ou d'un culte précis contrairement à Gen. Throbbing Gristle s'annonçait donc plus démocratique et plus libre de ses influences que ne l'avait été COUM Transmissions.
Cosey n'écrit pas à quel moment exactement Throbbing Gristle est sorti de la mouvance hippie, sans doute parce que cela s'est fait insensiblement au fil du temps ; il y a simplement au début de l'histoire du groupe un moment où elle se met à parler de leurs années hippies au passé. Lorsque Throbbing Gristle joue pour la première fois juste après l'exposition Prostitution, ce sont plutôt des punks que le nouveau groupe a autour de lui, dont John Krivine qui a créé un nouveau groupe nommé LSD. Throbbing Gristle ne s'est jamais revendiqué comme punk pour autant mais son virage artistique plaisait à cette nouvelle révolte générationnelle : Cosey Fanni Tutti écrit qu'ils avaient décidé de prendre le contrepied total de la pop et du disco, non pas parce qu'ils rejetaient en bloc ce que ces musiques avaient pu produire (Chris Carter adorait ABBA) mais pour empêcher de fuir les horreurs de la réalité, qu'elles soient présentes ou passées – Cosey cite à ce sujet la phrase de l'historien américain George Santayana "Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter" (si vous ne saviez pas que cette citation était de lui, c'est normal, c'est le type de phrases qui sont attribuées à tout le monde de Sun-Tzu à Winston Churchill en passant par Karl Marx sur internet). D'où l'affiche "Music from the Death Factory" avec une image de camp d'extermination, le look militaire androgyne qu'adopte Cosey en 1976 suivie par ses acolytes, d'où surtout la volonté d'intégrer à leur musique tout ce qui faisait partie de leur réalité tout en étant exclu de la musique – rames de métro, machines, cris d'enfants... L'industriel était né.
On voit toutefois que c'était une rupture de démarche artistique, pas de valeurs : dans leurs années hippies comme après qu'ils se soient lancés dans la création de la musique industrielle (le nom vient d'une formule de Monte Cazzaza), les membres de Throbbing Gristle sont restés avant tout mus par une recherche de liberté qui échappe aux aliénations des sociétés contemporaines, passant par la provocation et la croyance en des pouvoirs échappant à l'analyse rationnelle ; ce qui a changé, c'est que leurs provocations sont passées d'une exaltation de la vie sous des formes heurtant leur société à une mise en scène de la mort et de l'aliénation telles que pouvait les produire cette même société.
On sait déjà par d'autres ouvrages, notamment en français Industrial Music for Industrial People d'Éric Duboys, ce qui a fait que Throbbing Gristle n'a duré que jusqu'en 1981 en dépit de son succès, toutefois il est intéressant de le lire de la plume de Cosey Fanni Tutti, qui explique comment ses sentiments ont changé. Elle raconte que rencontrer Chris Carter a été une véritable révélation pour elle : "C'était la première fois que je rencontrais un véritable égalitariste", dit-elle de lui, voyant que le jeune homme se souciait véritablement d'elle et ne cherchait pas à lui imposer quoi que ce soit ; associé à une forte attirance physique, ce qui devait arriver arriva... On ne peut s'empêcher de sourire en lisant que les deux musiciens avaient tenté de garder des distances pour ne pas compromettre Throbbing Gristle mais que Genesis P-Orridge lui-même les a involontairement jetés dans les bras l'un de l'autre en insistant pour des relations sexuelles à trois entre eux, ce qui ne l'a pas empêché de réagir aussi mal que l'on pouvait s'y attendre une fois sa rupture avec Cosey consommée. Il n'y a toutefois pas que sur le plan conjugal que la relation de Gen avec Cosey était un problème pour Throbbing Gristle : elle évoque aussi des anomalies sur la gestion de l'argent du groupe et même un courrier à un fan sur lequel Gen se serait fait passer pour elle ! La scission du groupe a été un soulagement pour elle.
October (Love Song) de Chris & Cosey évoque les débuts de leur couple.
Si voir Throbbing Gristle se scinder entre d'une part Chris & Cosey et de l'autre Gen et Sleazy au sein de Psychic TV, rejoints par Geoff Rushton alias John Balance qui deviendrait l'amant de Sleazy, a été une douleur pour les fans, les pages qui évoquent cette période figurent pourtant parmi les plus heureuses du livre. Cosey Fanni Tutti explique qu'elle et Chris se sentaient enfin libres de travailler comme ils l'entendaient, quand bien même ils manquaient toujours d'argent et ont rencontré diverses difficultés pour se faire éditer, les petits labels avec lesquels ils travaillaient rencontrant bien des problèmes. Le livre nous donne envie de mieux connaître cette période de leur œuvre, moins connue, où ils se sont parfois éloignés du son de Throbbing Gristle pour une électro-pop froide et minimale avant d'évoluer vers des atmosphères plus enveloppantes sous le nom de Carter Tutti. Sauf à déjà très bien les connaître, on apprend même l'existence de projets passés sous les radars : ainsi de Core, magnifique album qu'ils ont fait paraître sous le nom de CTI avec de multiples collaborations (notamment Coil mais aussi Boyd Rice avec qui Cosey rompra plus tard pour des raisons politiques évidentes).
Cosey raconte aussi à cette période ses amitiés, notamment avec Sleazy et John Balance qu'elle appelle Geff – ceux-ci ont quitté Psychic TV pour créer Coil, excédés par Gen notamment à cause de l'attitude de gourou que leur semble adopter celui-ci au sein de son organisation Temple ov Psychick Youth. Une ombre au tableau dans les décennies qui suivent la scission de Throbbing Gristle vient cependant des problèmes de santé de Cosey, notamment cardiaque, dont on découvre qu'ils l'ont lourdement affectée à cette période de sa vie.
Feeder, fruit d'une collaboration entre Chris et Cosey sous le nom de CTI avec Coil.
La reformation de Throbbing Gristle dans les années 2000, quant à elle, est de nouveau une histoire qui commence bien et finit mal. Cosey explique qu'elle a d'abord eu du plaisir à retrouver Genesis P-Orridge, qui avait changé de bien des façons : comme on le sait, Gen a fait dans les années 90 une transition de genre, choisissant de se placer hors des normes de genre en s'identifiant comme "pandrogyne" (on dirait "non-binaire" de nos jours) et d'adopter une apparence féminine – je poursuis donc à son sujet en utilisant le pronom "iel" bien que la traduction du livre ne le fasse pas ; mais surtout, iel a expliqué en avoir fini avec ses crises de rage et de fait, plus aucun accès de violence de sa part ne sera mentionné dans le livre après cela, en tout cas de violence physique. Quant à la capacité à travailler en collectif, hélas, c'était une autre histoire... Le livre raconte ensuite une très longue suite de ratés et de disputes au sein de Throbbing Gristle dont la plupart étaient dues à des refus de Gen de tenir ses engagements pour travailler sur les nouveaux albums et finalement même pour jouer en live, d'accords financiers et de calendrier à son avantage, de dénigrements de leur travail même en public ; cette fois, c'est avec Sleazy que les disputes de Gen ont été les plus virulentes, en dépit des courageux efforts du manager Paul Smith pour apaiser les tensions. Cela finit par atteindre un point de non-retour lorsque Gen refuse de participer à des concerts pour lesquels Throbbing Gristle était déjà engagé ; les trois autres membres ont alors choisi de jouer sans iel sous le nom de X-TG.
Là encore, c'est une période que l'on connaît moins et qui amène Sleazy à prendre une décision radicale : alors que le groupe avait commencé à travailler sur des reprises de l'album Desertshore de Nico, il choisit d'écarter entièrement Genesis P-Orridge du processus. La mort de Sleazy en 2010, choc terrible pour Chris et Cosey, l'empêchera d'aller au bout de ce projet ; le couple cherche alors un compromis avec Gen qui permette de sortir l'album tout en respectant la volonté de Sleazy en lui proposant d'intervenir en tant qu'invité-e mais iel refuse. Chris et Cosey ont alors sorti le disque sous le nom de X-TG avec plusieurs collaborations, notamment Blixa d'Einstürzende Neubauten mais aussi le réalisateur argentino-italien installé en France Gaspar Noé, qui n'avait jamais chanté de sa vie ! Là encore, le livre nous permet de découvrir un disque impressionnant qui autrement peut passer sous les radars.
De nouveau Mütterlein de l'album Desertshore mais cette fois celui de X-TG en collaboration avec Blixa Bargeld !
On le voit, l'intérêt de cette autobiographie dépasse très largement la musique, a fortiori celle de Throbbing Gristle : à travers elle, on découvre les mouvements contre-culturels de l'intérieur, on a l'occasion de réfléchir aux relations d'emprise et à la place des femmes dans des mouvements qui se veulent émancipateurs, aux buts et aux formes que peut se donner l'art... Le tout accompagné d'une envie irrésistible de partir à la recherche de trésors musicaux oubliés ! Et si le livre a fait œuvre utile en exposant les violences et les manipulations d'une personnalité importantes des musiques sombres, on en retient aussi l'histoire d'amour et les amitiés qu'il raconte, qui montrent que l'on accomplit des choses plus importantes que la gloire médiatique et la réussite financière en sachant se montrer loyal et cohérent. Décidément, on aime beaucoup Cosey Fanni Tutti.