Actif depuis 1996, This Morn' Omina est l'un des groupes qui durent dans la petite scène qu'on appelle "tribal-indus". Le projet du Belge Mika Goedrijk, entouré de plusieurs musiciens live, s'inscrit en effet parmi ces artistes qui recourent abondamment à des sonorités et des rythmes d'origine ancienne et extra-européenne pour les mêler aux influences de l'industriel, de l'EBM ou encore de la techno, mariant invocations immémoriales et technologie. Cette scène a été particulièrement développée par le label allemand Ant-Zen ; ses racines dans l'indus sont profondes puisqu'on peut en reconnaître un ancêtre dans l'album Zamia Lehmani : Songs of Byzantine Flowers de SPK en 1986. This Morn' Omina se distingue quant à lui depuis longtemps par la force de ses rythmes, qui nous ont même souvent asséné des coups féroces, s'inscrivant dans des ambiances rituelles d'une grande beauté. À présent sur les labels Cyclic Law et Zazen Sounds, This Morn' Omina nous présentait en février son premier album depuis The Roots of Saraswati, paru en 2021 : Insha, retranscription en alphabet latin du terme arabe إنشاء désignant la création ou la construction. Qu'a donc construit This Morn' Omina cette fois ?
Insha est un album un peu particulier dans la discographie de This Morn' Omina car cette fois, Mika Goedrijk a travaillé sur ses compositions en étroite collaboration avec Nam-Khar, artiste dark ambiant qu'on a aussi pu entendre aux côtés de Sielwolf, groupe pour qui le "industriel" de "metal industriel" n'était pas là pour faire joli. C'est qu'Insha a une autre particularité qui explique sûrement le travail avec Nam-Khar : ce disque s'inscrit dans les plus ambiants du groupes, les tempos sont plus lents et les coups beaucoup moins brutaux que le déluge de coups qu'on a pu se prendre sur les disques les plus orientés industriel rythmique de This Morn' Omina, en particulier parmi leurs travaux les plus récents. On retrouve toujours avec plaisir en revanche ce mélange de percussions aux rythmes hypnotiques qui nous entraînent très loin à travers le temps et l'espace, de samples variés et de sons issus des machines, marque de fabrique de This Morn' Omina depuis ses débuts.
Ce que l'on retrouve également, c'est la pluralité des références mobilisées par l'album : si certains thèmes auxquels font appel les titres nous entraînent comme souvent chez This Morn' Omina vers l'Inde (le nom sanskrit Mañjuśrī renvoie au bouddhisme, Nalanda doit son nom à celui d'une ville d'Inde du nord abritant une université bouddhiste, le sanskrit Sannyasin est quant à lui une notion tirée de l'hindouisme), d'autres nous amènent en Égypte (7Sekhem fait appel à l'idée égyptienne antique de la force vitale), outre le titre arabe du disque ; ce qui intéresse Mika Goedrijk n'est pas de se centrer sur une tradition culturelle particulière mais de faire écho à la beauté créée par l'humanité en général. Sur Insha, plus exactement, This Morn' Omina entend explorer directement les sources qui mènent à la création en général, en saisissant les mécaniques qui permettent "l'émergence du rituel, de l'intention et de la matière" selon leurs propres mots.
Cette émergence de la création, This Morn' Omina nous la montre qui surgit d'abord comme appel lointain puis devient obsession : les deux premiers titres Heralds et Tephra commencent ainsi par des ambiances soigneusement dessinées, construites par plusieurs bruits et nappes synthétiques au milieu desquelles un son répété nous appelle ; le rythme créé par la boucle électronique s'impose ensuite au premier plan sur Heralds alors que l'atmosphère se fait plus grave, comme un basculement irréversible, tandis que Tephra demeure plus calme, le tintement et le claquement distants qui attirent notre attention paraissent s'éloigner à mesure que nous les poursuivons. Ces impressions sont l'effet d'une belle profondeur sonore : on entend clairement sur Insha que les sons ne se trouvent pas tous sur le même plan grâce aux variations du volume, créant une sorte de paysage sonore dans lequel nous mouvoir.
Les titres suivants nous prouvent que la douceur des tempos n'empêche pas les rythmes d'être saisissants ; les boucles électroniques et les percussions prennent l'ascendant sur la plupart des morceaux à grand renfort de répétitions entêtantes, entourées de samples variées. C'est que la création n'est pas qu'une inspiration mais aussi un travail ! Tous ces morceaux ont leur atmosphère et leurs sonorités à part, donnant au disque une grande richesse. C'est Mañjuśrī qui nous semble le plus beau : l'effet de l'entrecroisement des rythmes et des sons, du chant féminin qui danse autour des percussions, est hypnotique et merveilleux. Les interventions de la voix humaine sont rares dans l'univers de This Morn' Omina, chez qui les instruments et les bruits sont plus souvent utilisés comme lange direct de l'âme, mais on la retrouve ensuite sur Body of Light, où l'électronique qui s'enrichit progressivement paraît annoncer une élévation au-delà des pesanteurs terrestres à l'issue du processus de création.
Insha est donc un album étonnant, non pas à cause de sa richesse et de sa force car This Morn' Omina a déjà eu une longue carrière avec des albums fascinants, mais à cause de son passage à une musique beaucoup plus ambiante sans perdre son goût pour les rythmes martelés. Si l'album n'est pas particulièrement froid, le groupe reste fidèle dans cette nouvelle incarnation à des choses auxquelles on tient dans la musique industrielle : la structure des morceaux ne suit pas les schémas préétablis mais a sa discipline propre, il n'y a pas de limite à ce qui peut être utilisé comme un son ni à quels sons peuvent être joints entre eux, la musique traduit par elle-même des idées qui la dépassent. On ne sait pas s'il est possible de saisir la création en tant que telle mais cette création-ci est hautement recommandable !