Chronique | Motionless in White - Disguise

Pierre Sopor 06 juin 2019

En 2019, MOTIONLESS IN WHITE a quatorze ans. Quatorze ans, c'est le bon age pour être tout colère, tout pétard. On trouve que vraiment, les grands ils sont nuls, ils comprennent rien, ils nous prennent pour des gamins. Alors on fulmine, ça bouillonne au-dedans, on veut montrer comme on sait crier fort, comme on est mature. Du coup, on se met à la philosophie, du genre "ah ouais, tu vois, le moi du dedans, c'est pas le même que le moi du dehors, c'est un peu comme des masques que nous portons, des déguisements, quoi. Et les chrétiens sont des méchants". Et paf, ça fait un album. Le cinquième, précisément, et ce à peine deux ans après le précédent.

N'enlevons pas à MOTIONLESS IN WHITE ce qui leur appartient, à savoir un véritable savoir-faire pour pondre du hit facile à assimiler qui fera sautiller un public toujours plus vaste. Exemple : le morceau-titre. Riffs prévisibles, breaks attendus, changements entre voix claire et beuglements pile-poil dans les cases stéréotypées. Le tout en à peine quatre minutes : offrir plus demande à la fois des idées mais aussi l'attention d'un auditeur qui a sûrement mieux à faire. Tant mieux : on n'a pas le temps de se lasser. Les morceaux de Disguise fonctionnent comme tout bon tube pop ou une blague à laquelle on rit par approbation parce qu'on en a deviné la fin en avance : c'est immédiatement familier, ça ne dérange pas, ça ne gratte pas. L'auditeur peut juste, passivement, se faire bourrer le cerveau comme un veau sans même avoir besoin de l'allumer.

Le groupe annonçait un album plus heavy, plus sérieux. Finalement, les ingrédients sont les mêmes : MOTIONLESS IN WHITE, c'est toujours le même fourre-tout qui emprunte ici ou là, mélangeant ses influences neo-metal, metalcore, vaguement indus et gothiques. On imagine bien les conversations entre les membres du groupe : "hey Ricky, viens, et si on jouait à KORNIN PARK ?". Top moumoute. Ça donne par exemple < /c0de> et son électronique plus présente et des parties vocales où Chris surprend dans un registre "à la Bennington" qu'il maîtrise plutôt bien, Catharsis, et son goût de guimauve pas déplaisant, ou Headache qui, avant son final tapageur, imite les petites mélodies de la bande de Baskerville et le chant de son leader jusqu'à ses tics névrosés. "Viens, Ricky, et si maintenant on jouait à MARILYN MANSON ? On sera trop frais sur les selfies". Ah ouais, bonne idée, Chris. On se retrouve donc avec des gimmicks vocaux surjoués et des postures trop calculées pour être sincères, mais qui se prennent trop au sérieux et sont bien trop narcissiques pour être amusantes. Oh et puis tant qu'à faire, autant singer les riffs metal indus, la voix gutturale, les samples retro et même les titres à rallonge de ROB ZOMBIE le temps de Broadcasting From Beyond the Grave: Death Inc., ça fait groovy. Au milieu de ce gloubi-boulga de poseurs, signalons néanmoins de chouettes ambiances cauchemardesques sur Undead Ahead 2: The Tale of the Midnight Ride, de très loin le meilleur morceau de l'album malgré ses refrains laborieux.

Soyons sérieux deux minutes : tout cela n'a aucun sens. MOTIONLESS IN WHITE continue de nous pondre à un rythme industriel des morceaux ni ambitieux ni inspirés, tous aussi formatés les uns que les autres, cherchant juste à copier sans se fouler des artistes plus talentueux. Si ce n'est une production soignée (il faut que ça sonne pour faire bouncer, non mais), Disguise s'en tient au strict minimum : vite composé, vite expédié, vite oublié. Artwork séduisant, prod pas dégueulasse : on soigne les apparences à défaut d'en avoir quelque chose à foutre du fond. MOTIONLESS IN WHITE fait partie de ces innombrables groupes qui ne font pas de la musique parce qu'ils ont un truc à dire mais juste pour se montrer, se trouver eux-même cool et copier ceux qu'ils admirent. Tout ce culte de l'apparence qui suinte du néant superficiel qu'est Disguise est à la fois puéril et triste, dans le fond on peut trouver une forme de désespoir existentiel profond dans toutes ces tentatives vaines de masquer le vide. Cependant, ce n'est pas nul. Enfin, si. Mais pas totalement. On écoute Disguise comme on va au McDo ou voir Annabelle au cinéma : en se disant que ça va être marrant. Au final, on regrette, bien sûr, parce que c'est agaçant et ridicule, mais ça ne nous empêchera pas d'y revenir. Car en vérité, oui, on y éprouve un certain plaisir. C'est régressif, c'est facile, c'est bête comme tout, mais au moins ça ne demande aucun effort de notre part.

Si l'on enlève les passages d'une niaiserie fatigante sur lesquels l'autre s'époumone autant qu'il peut de sa voix geignarde et agressive (Holding on to Smoke, Another Life, Brand New Numb), Disguise procure, malgré sa vanité et sa paresse, une vague satisfaction. Premièrement, celle d'avoir survécu à un truc pareil. Aller au bout, ce n'est pas rien, malgré une durée réduite au minimum syndical. Et puis, en fait, après avoir regardé à gauche et à droite si personne ne nous observe, on se surprend à le laisser tourner une deuxième fois. C'est pas comme si on s'en rendait vraiment compte : tant de vacuité finit par exercer une forme de fascination, on se retrouve comme hypnotisé à laisser tourner le disque sans qu'on ne sache trop pourquoi, à trouver que quand même, ça donne envie de bouger. On écoute MOTIONLESS IN WHITE comme on renifle ses pets sous la couette : il faut vérifier. Vaguement nauséeux, on en a un peu honte, mais c'est plus fort que nous : c'est finalement plutôt rigolo.