Chronique | Léa Jacta Est - Stranger

Pierre Sopor 31 mai 2019

Il y a quelques temps, nous avions eu la chance de découvrir LÉA JACTA EST lors de ses (presque) premiers pas sur scène et nous faire happer dans un univers atypique, sombre et mélancolique créé avec juste une guitare folk, une pédale de loop et les mots chantés par l'artiste. Son premier EP, Stranger, est enfin sorti. Produit par Virginia B. Fernson (SKINSITIVE), l'ensemble a belle allure : six morceaux, pas moins, c'est une entrée en matière généreuse.

C'est au son d'une guitare fantomatique, presque hallucinée même, que commence Golden Hand. LÉA JACTA EST brandit fièrement son étiquette "blues / folk mélancolique et gothique" et l'ombre de CHELSEA WOLFE plane assurément sur ces premiers instants. Une mélancolie certaine d'exprime, mais on devine aussi une forme de folie contenue, comme une menace qui pèse derrière un chant qui alterne entre passages susurrés et quelques éclats soudains mettant en valeur une fin de phrase, un mot. Et puis il y a cette gestion des silences qui, déjà, était frappante en live : LÉA JACTA EST n'a pas peur du vide et se sert de coupures dans ces morceaux pour ménager ses effets. Le minimalisme n'empêche pas la théâtralité, bien au contraire. Ainsi, l'usage parcimonieux d'un violon sur ce premier morceau ainsi que sur Oh Nights n'en est que plus remarqué, donnant une emphase nouvelle aux compositions. C'est beau, tout bêtement. Comme les chœurs qui reviennent ici ou là, par exemple sur le morceau titre (osera-t-on avouer à l'artiste que la guitare au début du morceau titre a de sérieux airs d'enfant illégitime de METALLICA, quand ils sortaient The Unforgiven III et de la Sonate au Clair de Lune de Beethoven ?). Saluons encore une fois cette simplicité qui, au fur et à mesure de l'écoute, crée une proximité qui permet de s'immerger entièrement dans le spleen de LÉA JACTA EST, d'en vivre les soubresauts (Blue Blue) et d'apprécier toute l'espèce de coolitude badass qui se dégage de cette musique boudeuse, introspective et séduisante à la fois. Ce n'est pas la très blues Virtue qui, en conclusion, viendra changer notre avis : il y a le retour des chœurs et les claquements de doigts, certes, mais aussi cette phrase finale qui revient en boucle, "I have choked on what's left of you", qui, d'une certaine manière synthétise parfaitement tout l'EP et son romantisme sinistre.

Stranger est un premier EP qui force le respect, non seulement par la qualité de ses compositions, par la voix de son interprète qui s'empare de l'attention de l'auditeur, par ses textes soignés, mais aussi, de manière très pragmatique, par le silence attentif, presque pieux, qu'il impose. Son ambiance feutrée et son intimité exigent un silence qui s'installe tout naturellement le temps de l'écoute, parenthèse de solitude qu'aucune nuisance extérieure ne saurait troubler. Rien de moins.