Fin 2024, le duo nancéen Aabode sortait Neo-Age, un premier album pas franchement new-age. Chaos magmatique sonore mélangeant metal extrême et industriel, ce méfait initial trahissait un goût pour la crasse et le bruit aussi jouissif qu'intrigant. Alors forcément, quand le groupe promet un second album "un peu plus clean, moins jusqu'au-boutiste", on s'inquiète un peu : est-ce qu'avec Hyper-Death, Aabode serait devenu consensuel ? Vers la fin, y'a un morceau qui s'appelle Channel N°5 : est-ce qu'Aabode va nous vendre du parfum ?
Toutes ces questions sont rhétoriques. C'est un mot compliqué pour dire "c'est des conneries". Rassurez-vous, n'ayez crainte : Hyper-Death est terrifiant et dégueulasse. Plus axé black metal, qu'ils disaient ? Certes. La guitare menaçante qui ouvre This Abode Has People In It en est l'illustration. Un beat technoïde s'y greffe, une voix lointaine se lamente. Aabode rôde dans l'obscurité, sinistre, avant d'attaquer sauvagement.
La démarche fait plaisir : non, vous n'allez pas danser, "industriel" n'étant pas un mot utilisé ici pour dire "riff martial basique et un peu d'électro pour qu'on se dandine". Si danses il y a, elles seront primitives, désordonnées, dangereuses. Aabode déconstruit, empile, détruit, régurgite. Samples et cassures de rythme semblent raconter une histoire, du genre qu'on évite d'exprimer clairement avec des mots. Plus clean, moins jusqu'au-boutiste ? Peut-être, en effet, mais on préfère dire "plus canalisé" : ce second album est au service du propos, des morceaux qui gagnent en efficacité. Pas dans le sens où ils donnent envie de taper dans les mains, non, dans le sens où ils dégagent finalement quelque chose de plus effrayant et malsain.
Une sensation de cauchemar halluciné hante l'album de bout en bout, un truc grimaçant à la Skinny Puppy dans ce chant grinçant, mais avec des riffs thrash / death ou black metal. Prenez Code Catalogue, l'épique God Has Entered My Body, Like A Body My Same Size ou Grand Nancy : ça commence comme un essorage de nuques avant de muter en une bête mutante aux ombres trap, noise, industrielles ou dark ambient. Delirium Tremens putride, descente dans la folies, des rires, des grognements, on se sent comme à la maison !
Hyper-Death dégage une forme d'humour déviant, une ironie infernale. Revenons-en à Channel N°5, alors, dont le titre évoque le consumérisme autant que le pouvoir de fascination des tubes cathodiques. Lourd, incisif et protéiforme, avec quelques borborygmes qui semblent gargouillés par une voix inhumaine, on n'est pas prêts d'entendre ce truc là dans une pub de parfum. Dommage. Dissonant et affranchi des codes comme le black metal devrait l'être plus souvent, avec ses pulsions bruitistes et synthétiques, Hyper-Death est un monstre puant à la silhouette indicible, un tourbillon de noirceur et d'étrangeté dans lequel on aime se faire déchiqueter. Psalmodions en cœur devant cette bête impitoyable, la fin est proche !