Soror Dolorosa + Namid'A + The Cemetary Girlz @ Petit Bain - Paris (75) - 27 mai 2026

Live Report | Soror Dolorosa + Namid'A + The Cemetary Girlz @ Petit Bain - Paris (75) - 27 mai 2026

Pierre Sopor 28 mai 2026

Quasiment pile-poil pour le World Goth Day, "célébré" (funèbrement, bien sûr) le 22 mai, TSC Records organisait à Petit Bain la soirée parfaite pour les chauves-souris en quête d'une cale bien sombre où se réfugier de l'insolent soleil qui frimait très fort ce jour-là. Soror Dolorosa rejouait à Paris pour la première fois depuis une dizaine d'années, The Cemetary Girlz fêtait ses vingt ans d'existence et ces deux monuments de la scène goth française étaient accompagnés du tout jeune groupe Namid'A, en charge d'ouvrir la soirée. Direction les Quais de Seine donc, Petit Bain devenant à nouveau la barque de Charon pour une foule vêtue de noir dans une tentative désespérée d'éteindre le soleil.

NAMID'A

Avec un premier album sorti en 2024, Namid'A arpente de plus en plus régulièrement les sous-sols et scènes de la capitale. Le concert commence avec Le Miroir, la chanteuse Chloé reste en retrait derrière son synthé alors que l'attitude du trio est réservée, presque introspective. On les sent concentrés, appliqués : il ne faudrait pas se louper ! Au fur et à mesure, les trois prennent de plus en plus leurs aises, notamment le guitariste et compositeur principal Jean-Marc Bucher qui se promène sur la scène de Petit Bain avec assurance, incarnant les remous de sa musique.

Le post-punk de Namid'A nage entre respect des codes et envie de dépoussiérer la pluie mancunienne : certes, la basse vrombit dans le noir comme il se doit mais il y a aussi une quête de mélodies lumineuses et un chant qui n'est ni sépulcral ni embrumé par des tonnes de réverbération. Le résultat mélange la froideur traditionnelle du genre à des nuances pop douces-amères. On a droit à un morceau inédit, Shanghai Cry, qui figurera sur le prochain EP du groupe, ainsi qu'à la toute récente Alice, mais aussi à une série de morceaux issus de toute leur (courte) discographie : Endless Sorrow et Woman with a Hole in Her Skull, présentes sur le premier EP, côtoient ainsi la plus cinglante Don't Forget the Martyrs ou Gegen Das Wind, à propos de laquelle Chloé explique qu'elle a été inspirée par Helena Bonham Carter (qui venait tout juste de fêter ses soixante ans la veille !) et ses rôles décalés. Un choix judicieux : Namid'A cultive aussi son décalage au regard mélancolique, comme si le trio cherchait sa place dans le monde. Là, dans la pénombre, ils semblaient en tout cas l'avoir trouvée !

Cliquez sur une photo pour la voir en haute définition

THE CEMETARY GIRLZ

Les Cemetary Girlz ne sortent que rarement de leur caveau, aussi bien sur scène qu'en studio avec trois albums en vingt ans. Le line-up a muté bon nombre de fois autour du chanteur AlienSPagan, planqué dans l'ombre sous son grand chapeau noir. Cette rareté crée une attente palpable dans le public : il y a des jeunes vraiment jeunes dans les premiers rangs qui fêtaient peut-être, eux aussi, leurs vingt ans. Ils discutent : "tu les as déjà vus - ouais, ils sont trop stylés, j'ai trop hâte - ici tout le monde est trop stylé, moi aussi j'aimerais être stylé comme ça mais je viens direct de chez mes parents donc c'était compliqué - tu as vu quoi d'autre sinon comme concert ? - She Past Away - Wouah, trop bien !". Trop mignons. Il faut dire que la communication du groupe sur les réseaux sociaux est redoutablement efficace et aide à cimenter une petite communauté : des photos de cimetière tous les jours, comment résister ? L'étui de la guitare est en forme de cercueil. La setlist est en forme de cercueil. Trop stylé.

De la fumée, le minimum syndical en lumière, une voute gothique projetée en fond de scène... Ouais, l'ambiance est bien là ! A part le très expressif John Sarkasm à la batterie qui assure le show entre les morceaux, les Cemetary Girlz contemplent leurs ténèbres intérieures : on est des gothiques, on n'est pas là pour faire la chenille, on se morfond, on se recueille, et AlienSPagan comme la bassiste Danyra restent d'une sobriété de funérailles. Le spleen atmosphérique de l'Envol du Corbeau semble errer dans les recoins obscurs de Petit Bain tel un fantôme perdu. Dans la lignée aussi bien du deathrock de Christian Death que des la pesanteur funèbre de Violet Stigmata, les Cemetary Girlz font grincer la guitare. On passe de l'ironie mordante et décalée très batcave des débuts (Reflection) à la lourdeur quasi metal des titres plus récents (imposante et majestueuse Eternal Night) alors que le deuil omniprésent n'est pas qu'imagerie le temps d'un hommage au co-fondateur du groupe Manu Zorch, décédé en 2023. 

Le plaisir de retrouver sur scène les Cemetary Girlz est réel : il y a cette noirceur entièrement assumée avec fierté, cette âme tourmentée qui se lamente dans chaque note... et, ô joie macabre, un nouveau morceau : Your Name Bleeds, annonciateur d'un nouvel EP. Vivement ! 

Cliquez sur une photo pour la voir en haute définition

SOROR DOLOROSA

Il y a des plaisirs simples dans la vie, des petites satisfactions de tous les jours, comme par exemple quand on voit en photo le visage de musiciens et qu'on se les imagine porter un certain type de pantalon et de chaussures et que, quand on les voit en vrai, on peut constater qu'ils portent exactement les pantalons et chaussures que l'on imaginait. Soror Dolorosa, c'est comme ça : une satisfaction perpétuelle. Des goths flamboyants qui assument leur démarche avec exubérance, une démarche théâtrale où les émotions à vif ne sont pas pour autant bidons, des poses de rock stars qui friment à mort sans pour autant se la péter. Ça va être triste mais ça va surtout être étincelant !

Si les Cemetary Girlz nous incitaient à regarder le sol, les yeux mi-clos, avec Soror Dolorosa on vient se trémousser. Détail amusant : la moyenne d'âge a doublé dans les premiers rangs alors que les deux groupes sont presque aussi anciens ! But Today et ses refrains fédérateurs ouvre le concert, un détail amusant car ce morceau servait de conclusion à Mond, paru en 2024. Dernier en date du trio cold wave, l'album est bien sûr à l'honneur avec l'énergie contagieuse de Tear it Up et de You're Giving Me qui s'emparent ensuite du public. On en est à trois morceaux et Andy Julia, toujours aussi expressif, a déjà remué son pied de micro dans tous les sens imaginables et lancé 18 "bonsoir Paris, ça va Paris ?" ! Les gens crient "ouaaaaiiiiis" ce qui, comme d'habitude, soulève une interrogation : est-ce qu'on est vraiment là pour aller bien ?

On ne résiste pas. La mélancolie de Soror Dolorosa fait danser, dégouline de romantisme maudit et suinte le rock'n'roll. Derrière ses lunettes noires, Andy Julia arpente la scène en long, large et travers et va parfois taquiner son indéboulonnable collègue Xavier Carles à la basse et Dea Hydra à la guitare : l'attitude a quelque chose du jeu de scène vampirique d'Andrew Eldritch mais avec une flamme et une passion bien française. Et puis comme ces autres soeurs, les britanniques qui ne sont pas du tout gothiques, Soror Dolorosa n'a plus de batterie sur scène. Quelques petits couacs retardent le lancement d'un ou deux morceaux... mais il en faut plus pour jeter un froid. D'autant plus que les lunettes noires et les chemises commencent à tomber, ohlala, tous ces regards de braise et ces torses luisants, c'est un coup à faire chavirer la péniche !

Les séparations sont forcément déjà nostalgiques et on n'aurait pas dit non à un peu de rab mais la soirée a accumulé les petits retards et il est temps de revenir au monde des moldus. Voir les Cemetary Girlz et Soror Dolorosa est une chose assez rare en France et retrouver ces deux formations majeures des 20/30 dernières années, accompagnées d'un groupe plus jeune qui regarde vers l'avenir, était une belle célébration de la noirceur dans toutes ses nuances. Et devinez quoi ? Le sortilège a fonctionné : le soleil s'est éteint, il fait désormais nuit !

Cliquez sur une photo pour la voir en haute définition

à propos de l'auteur
Author Avatar

Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe