Lucy Dreams @ Supersonic - Paris (75) - 1 mai 2026

Live Report | Lucy Dreams @ Supersonic - Paris (75) - 1 mai 2026

Pierre Sopor 5 mai 2026

Il n'est pas facile de quitter le confort de son caveau pour aller se frotter à des choses un peu plus lumineuses. Nous avons pourtant tenté l'expérience. Imaginez le tableau : une soirée pop au Supersonic, haut-lieu pour les hipsters parisiens qui aiment rentrer quelque part gratos pour parler très fort en buvant des bières pendant que des groupes jouent, et un jour férié en plus ! Mais qu'est-ce qu'on allait faire dans cette galère ? Eh bien, nous allions voir Lucy Dreams, un trio autrichien que nous avions découvert juste avant Empathy Test et Black Nail Cabaret il y a deux ans. En chemin, on essaye de se rassurer : allez, ça sera quand même un peu sombre, un peu torturé ! Outre cette date partagée avec des groupes habitués aux festivals gothiques, Lucy Dreams vient de sortir l'album VVVVV qui a été masterisé par Slade Templeton du duo cold wave / indus Crying Vessel, quand même !

Tu parles d'un choc des cultures ! En arrivant au Supersonic, on y croise plein de gens bizarres. Des gens qui portent des chemises beiges rentrées dans le pantalon et des robes colorées et qui se réunissent en groupe pour parler fort, et beugler les paroles d'une chanson qui passe à un moment et dont on nous dit que c'est un truc qui s'appelle Terror Swift ou un truc du genre, jamais entendu parler. Heureusement, à un moment, y'a du Joy Division, personne ne chante les paroles, mais ça nous offre une sacrée bouffée d'oxygène. On arrive trop tard pour voir les premières parties, dont on attrape un bout vite fait : des gens qui sourient, de bonne humeur, et reprennent des chansons que tout le monde semble connaître. Apparemment, le groupe est déguisé en pirates. La délégation Verdammnis Incroporated était composée de deux personnes ce soir et selon à qui vous poserez la question, vous obtiendrez les réponses suivantes : "ouais, c'était atroce, c'était que des musiques de pubs" ou "mais noooon, c'est super connu, c'est Mamma Mia et Flashdance !". On préfère rester dans le fond, très loin de tout ce monde, en se rappelant tous les épisodes de Daria que l'on peut imaginer.

Un peu après 22h, Lucy Dreams prend place sur scène et intrigue avant même de commencer. Bien sûr, il y a le look des membres humains, avec leurs vêtements trop grands et leur maquillage coloré et futuriste... et puis il y a Lucy, troisième membre, boule de lumière trônant au centre de la scène. Lucy est à la fois un chouette accessoire scénique qui participe à l'immersion dans cet univers onirique mais aussi un outil thématique : dans VVVVV, Lucy Dreams raconte l'entrée de l'humanité dans une cinquième dimension où l'intuition fusionne avec la technologie de manière apaisée et où la créativité humaine et les machines évoluent ensemble sans que ces dernières ne viennent remplacer nos émotions par des prompts automatiques.

Tiens, voilà qui nous change. Les relations entre humain et machines, on connaît : les machines nous asservissent, nous broient, on fusionne avec dans une tempête de souffrance cyberpunk à la Tetsuo... Sauf que là, non, pas de souffrance, pas d'humains esclaves ! Quelque part, avec sa démarche, Lucy Dreams souligne à quel point les univers futuristes et les œuvres d'anticipation en général ont tendance, depuis quelques décennies, à nous rappeler comme notre fin est proche au point peut-être, à force de trop vouloir critiquer nos travers actuels, de sonner un peu trop facilement réactionnaires et anti-avancées technologiques. Lucy Dreams fait preuve d'un optimisme rafraîchissant. La démarche est réfléchie et pour eux, la pop n'est pas juste une succession de formules faciles et paresseuse interchangeables. Ils citent Kraftwerk, Depeche Mode ou Bowie comme influences, il y a ce petit côté arty décalé, cette envie d'offrir au public un tout cohérent entre musique, concept et jeu de scène.

Tout cela est bien sûr très lumineux mais aussi particulièrement attachant. Lucy Dreams dégage ce petit truc décalé, surréaliste et poétique rempli d'espoir mais non dénué d'une forme de mélancolie. Régulièrement, David Reiterer, alias Zero, tend le micro à Lucy, découpant le set en numéros théâtraux. Certains titres restent en tête (par exemple Motor) et notre attention est forcément retenue par les dissonances quasi noise de Calore qui prend en live une touche plus industrielle. Dans le public, les gens dansent, mais pas en regardant par terre l'air blasé. Ils font une grimace terrifiantes, un truc qui lève les coins de leurs bouches vers le haut, apparemment ça s'appelle "sourire", ça ressemble à "souffrir", ça doit faire mal. Tout le monde semble ressentir une espèce d'émotion incompréhensible, comme si être de bonne humeur procurait de la joie. C'est bizarre.

Vous connaissez le compteur Geiger ? Il faudrait un équivalent pour les ondes positives, un truc qu'on appellerait le compteur Eldritch, le compteur Dracula, le compteur Morgendorffer, peu importe, un truc qui prévient quand on va se faire irradier par les good vibes des autres. Parce que là, c'est sûr, l'exposition était préoccupante ! Néanmoins, Lucy Dreams reste une singularité à voir, un truc de doux rêveurs décalés accompagné d'une proposition live réfléchie. Leur touche onirique qui leur est propre les sort de la réalité, ils ont effectivement cet air gentiment perdu, comme venu d'une autre époque. Avec leur générosité et leur chouette show, ils nous lancent alors un "nous venons en paix" qui ne finira pas par un massacre aux rayons lasers. Ça nous change !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe