Hexvessel, Aluk Todolo, ruò tán... en faisant la promotion de l'événement, l'organisateur Sanit Mils disait "tu ne pourras pas expliquer ce concert à quelqu'un qui n'y sera pas allé". Nous y étions. On va tout de même essayer de témoigner de cette soirée rituelle à Petit Bain, sur les flots de la Seine et sous les lumières d'une lune presque pleine. Les faits seront exagérés, déformés, et déjà les souvenirs s'estompent mais, avec le temps, il y aurait matière à en faire un récit qui s'échange entre initiés et finira par vivre sa vie propre. Les images sont en noir et blanc, c'était une consigne.
RUÒ TÁN
Tout commença avec ruò tán, rare projet ritual / noise / ambient dont les apparitions exceptionnelles sont autant de présages indéchiffrables. On chuchote des choses au sujet de ce chaman originaire de Nanjing et vivant à Paris, également derrière le fort recommandable label WV Sorcerer Productions (avec d'autres belles choses mystiques comme Sum of R, Sophia Djebel Rose, Mai Mai Mai, otay:onii, Inselberg...)... Il ne se montre que rarement et lors d'événements spéciaux, comme les Nuits Dark Ritual ou le festival l'Homme Sauvage. Quand il apparaît, dans la pénombre, c'est entouré de fantômes qui se cachent dans l'épaisse fumée dégagée par une armée de bâtonnets d'encens. Comme pour réunir les participants à la cérémonie en devenir, il parcourt la foule présente avant de monter sur scène.
C'est parti pour un set sans interruption, une incantation drone / noise aux nombreux éléments organiques qui nous plongent dans un univers fait de machines modernes et de percussions ancestrales. La voix n'est qu'une nappe de plus qui s'ajoute aux différentes couches d'un son qui est aussi un brouillard, mutant parfois en borborygmes possédés. La répétition amène la transe et pose déjà le décor de la soirée. Il n'y aura aucune pause pendant cette cérémonie souvent obscure pleine de menaces primitives et de secrets cryptiques. L'artiste incarne tout cela, avec son maquillage et son jeu de scène parfois théâtral, faisant de son live une performance immersive fascinante. ruò tán prend le temps, à la fois parce que c'est sur la durée que se construisent ses créations, mais aussi parce qu'il s'en empare et le confisque, le privant de son sens, brouillant les repères et les époques. Cette musique-là tenait de l'invocation, ce que l'on a entendu était l'expression d'esprits dissimulés dans les ombres et convoqués le temps d'une soirée.
ALUK TODOLO
Un rituel suit des règles, des choses immuables qui codifient la messe. On oublie la playlist quelconque qui meuble entre deux concerts en partageant "des trucs rock / metal en vrac" : une nappe de synthé rôde dans les ombres. Sur scène, l'ampoule iconique du trio pendouille bien avant l'arrivée des musiciens. C'est beau une ampoule, ça devrait faire de jolis effets de lumière ! Un peu excités, deux drôles de types braillent des choses idiotes : "Ah, Luc ? - Ouais ? T'en es où de ta To do list ?". Ils le braillent une fois, deux fois, trois fois histoire d'être sûr que tout le monde dans la salle, même les plus neuneus comme eux, ont compris. Bordel, les métalleux, apprenez soit à vous gérer, soit à faire des blagues rigolotes, soit à ne pas les répéter, soit, si vous les répétez, répétez-les genre 37 fois, que ça devienne creepy et incantatoire et que ce soit dans le thème !
Fini les conneries, ça commence. Là encore, pas d'interruption et un set qui se vit comme un unique morceau vivant sa vie propre, échappant aux attentes, donnant parfois même l'impression que le groupe ne sait pas en avance où il va mener sa barque. On se laisse dériver alors. Guitares au boucles hypnotiques et batterie libre, les rythmiques partent dans tous les sens, imprévisibles. Il y a du rock sombre, un sens de l'occultisme qui sort tout droit des années 70, un peu de black metal, pas mal de jazz dans ce goût de la déconstruction, un peu de kraut rock, un peu de folie zeuhl à la Magma mais en plus dark...
Au centre, l'ampoule oscille. Sous elle, de l'encens, toujours. Finalement, l'ampoule, c'est joli mais si on n'allume pas d'autres lumières et qu'on noie tout ça dans la fumée, ça reste compliqué pour y voir. Petit à petit, la scène s'éclaire. L'ampoule est reliée à la guitare, sa lumière vacille et tressaute avec la musique. Aluk Todolo a enregistré son premier album dans une grotte. Là on est sur une péniche, mais on essaye de se projeter et de faire abstraction des blagues des lourdingues au bar. Heureusement, on est aidés par cette nouvelle transe hypnotique surréaliste. En une vingtaine d'années sur "la voie des ancêtres" (une traduction possible d'Aluk Todolo), le trio s'est forgé sa réputation de projets cultes et c'est bien de culte qu'il était question ici, un truc aux codes opaques pour les non initiés et qui exige un certain dévouement pour nous ouvrir de nouvelles perspectives. La prochaine fois, on prendra la toge.
HEXVESSEL
Pour être honnête, après le dernier passage de Hexvessel à Paris fin 2024 (live report), on avait peur de ne pas les revoir de si tôt au vu de la fréquentation pas folichonne. Ce soir, ça va mieux même si on sent que l'horaire tardif (le groupe commence après 22h) a eu raison de certains. Les silhouettes encapuchonnées prennent place sur scène, sans effusion. Hexvessel n'y va pas avec le dos de la cuillère pour casser l'ambiance : les mines sont maussades, le maquillage macabre, les yeux fermés ou tournés vers le sol... sauf ce diable de Ville Hakonen à la basse, on sent qu'il a trop envie de danser comme un fou et d'invoquer des trucs louches dans le noir. Pendant qu'il assure le show en grimaçant sous sa capuche et en prenant des poses marrantes, ses copains font semblant de pas le voir. On imagine alors le memo qui circule parmi les musiciens : "bon, on est super dark, on garde les capuches, on a l'air d'être en plein deuil... mais y'a Ville qui va faire le mariole alors ne le regardez pas trop sinon on va partir en fou rire et ça va finir en chenille avec les tee-shirts qui tournent au-dessus de la tête".
Hexvessel a pris de la bouteille depuis l'époque folk en chemise, plus solaire. Le maître de cérémonie Mat McNerney commence à réciter d'une voix un poil trop grave. Avec ce jeu de scène solennel et mystérieux, difficile de dire si c'est le jeu de scène ou s'il n'est pas tout à fait dans son assiette. N'en faisons pas tout un plat, le bonhomme est loin d'être une casserole et a juste besoin de quelques minutes pour se chauffer les cordes vocales : le lendemain, il postera sur son Instagram une photo d'un remède miracle que les chamans français font circuler sous le manteau qui lui aurait sauvé la vie et que l'on appelle "la lysopaïne"... Plus tard, sa voix sera celle d'un loup, d'un spectre, impeccable. Le concert tient autant de la veillée funèbre que de la nuit froide et noire au coin du feu, à s'échanger de sombre secrets et de vieilles histoires. Ces histoires sont issus de Polar Veil et Nocturne, magnifique diptyque qui voyait Hexvessel s'éloigner de ses légendes folk psychédéliques pour embrasser ses racines plus lourdes et mystiques, entre doom et black metal. Dans le fond, on retrouve nos deux pénibles, pas les couteaux les plus aiguisés du tiroir, qui boivent un verre et parlent super fort parce que visiblement quand y'a de la musique à un concert, ça gène leur conversation. On s'arrête pour les écouter deux minutes mais manque de bol, c'est sans intérêt. Hop, retour à la procession funèbre.
McNerney brise la glace. Il échange, présente ses morceaux comme A Dark & Graceful Wilderness, inspiré d'un poème finlandais qu'il ne se risquera pas à chanter en finnois, laissant cette tâche périlleuse à Kimmo Helén. Il s'attarde ensuite sur A Cabin in Montana, un morceau sur Ted Kaczynski, connu sous le surnom d'Unabomber, mathématicien devenu ermite puis eco-terroriste survivant seul dans la nature, le monde moderne n'étant pas sa tasse de thé. La musique de Hexvessel n'est pas que lugubre : elle respire et véhicule l'amour des grands espaces, des forêts anciennes, de la toundra la nuit, du cercle polaire... autant d'images qui filtrent comme au travers d'une passoire. Dans une nouvelle prise de parole, McNerney exprime son bonheur et sa reconnaissance d'être ici, à Paris, pour jouer sa musique. En ces temps difficiles et incertains (on rappelle comment, avec ses projets post-punk Grave Pleasures et Scorpion Milk, il chante l'apocalypse en cours), il nous dit qu'il ignore quel avenir se profile pour la musique live, qu'il ignore si on se reverra un jour... mais que si jamais on ne devait plus jamais se recroiser, alors il nous souhaite une belle vie en nous incitant à profiter comme il se doit de cette soirée unique.
Alors c'est ce qu'on fait, on savoure chaque instant de cette pesanteur solennelle si particulière, de la grâce de ces complaintes fantomatiques, de ces évocations poétiques qui défilent beaucoup trop vite, comme un rêve que l'on aimerait encore faire durer. Sanit Mils avait raison : si vous n'y étiez pas, vous ne pourrez pas vraiment savoir ce que vous avez raté dans cette soirée qui mettait les petits plats dans les grands avec trois projets uniques et mystiques. On a essayé de vous raconter Hexvessel. Est-ce que vous aurez la chance de les voir ? De les revoir ? L'avenir le dira. Dans les tourmentes actuelles, on se fend alors d'un "yolo" frimeur : puisque c'est peut-être la dernière fois que l'on parle de Hexvessel sur scène, on l'a fait en citant le plus d'ustensiles de vaisselle possible. Parce qu'on peut aussi faire des blagues nulles.

















































