SKINSITIVE : des pétunias, des accidents

Interview | SKINSITIVE : des pétunias, des accidents

Pierre Sopor 12 mai 2021 Pierre Sopor Lynn SK

Avec Accidents, SKINSITIVE signe un retour doublement inattendu. C'est qu'on avait bien failli perdre espoir d'entendre à nouveau le projet de Virginia Fernson, mais surtout, on ne s'attendait pas à l'évolution, pourtant logique, prise par son œuvre. L'artiste nous parle du disque, un peu du futur, un peu de ses autres projets mais également de ses névroses, incluant le printemps et les pétunias. En vieillisant grandissant, on est dark autrement.

Pour commencer peux-tu nous parler de l'idée derrière Accidents, ce dont il parle ?
Tout est parti du film Crash de Cronenberg, adapté du livre éponyme  de J.G Ballard, qui a été un vrai coup de cœur, il y a quelques années. J’avais été séduite par cette métaphore de la mécanique des corps et des cœurs, au sens littéral. L’essence, la semence. Et tout ce côté autour des accidents, humains (rencontres fortuites, corps imbriqués) comme ceux de la route, taules froissées, scènes érotiques sur des lieux de collisions…  Cela a été très inspirant. D’autant plus que j’ai un kinky pour les road trips, surtout en solo. La route est sûrement ma première muse. Puis, les femmes. Et un peu beaucoup Bukowski aussi. 

Ton dernier album avec SKINSITIVE remonte à cinq ans. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Les aléas de la vie. Beaucoup de doutes surtout. Au départ Accidents devait être un double album, une moitié en français, l’autre en anglais. Je visais 27 titres. Autant dire que je m’étais tirée une balle dans le pied. Il a fallu discuter avec les musiciens, beaucoup. Faire des allers-retours. Réécrire. Arranger. Réécouter. S’arracher les cheveux, passer à d’autres projets, raccrocher SKINSITIVE un long moment, pour mieux y revenir. 

Entre temps, tu as travaillé avec LÉA JACTA EST et sorti un EP instrumental sur le thème du traumatisme. Comment ces expériences t'ont elles influencée pour Accidents ?
Énormément. J’ai progressé en arrangements, production. Ces collaborations (mais aussi avec VBF, où je fais de la composition et du sound design à l’image) m’ont permis de grandir, de prendre du recul. D’arrêter d’être dans un constant ego trip. Cela a été nécessaire. A force d’avoir la tête trop dans le nombril, tu ne fais plus rien à part chouiner dans ton coin. Et puis travailler d’autres styles musicaux m’a fait du bien, aussi. Un peu de folk avec Léa, franchement, c’est reposant. Je pense que LÉA JACTA EST a participé positivement au fonctionnement de mon traitement ! En ce qui concerne SHE LEFT THE DEVIL FOR FIRE, il était temps d’en faire quelque chose : ce projet aussi était dans un tiroir depuis plus de cinq ans. Je suis lente. Par manque de confiance. J’essaie d’y remédier. C’est drôle, car avec les autres collaborations, je travaille vite (et plutôt bien, ou alors ils n’osent pas me dire que je fais un sale boulot). Comme dit le dicton : « le cordonnier le plus mal chaussé ». 

Pourquoi accompagner ton album de quatre nouvelles que tu as écrites ?
En réalité , je voulais déjà le faire pour Some Bodies. Puis, encore une fois, on se laisse happer par le temps et les ambitions. Au départ, je voulais faire une nouvelle par titre. Je me suis retirée cette pression, je me suis contentée d’écrire. J’ai écrit La Douceur du Coquelicot (la première nouvelle) peu de temps après la sortie de Some Bodies. Cette nouvelle décrit exactement ce que j’aurais voulu faire comme clip pour The 27th Turn au départ. Mais cela aurait été plus un court métrage avec un bon budget, ce n’était pas possible. J’ai pu enfin me lâcher et mettre tout ce que j’avais en tête dans cette histoire, dans une écriture très poétique et littéraire. Bref, ces nouvelles ont été écrites il y a entre trois et quatre ans. En les relisant, je me disais qu’il fallait en faire quelque chose et qu’elles collaient bien à l’état d’esprit de l’album en cours. Cela tombait bien. J’ai retravaillé quelques textes, et voilà le résultat. Je suis vraiment contente d’avoir été au bout. C’est très émouvant de pouvoir toucher son premier livre. J’avais déjà pressé des disques. Mais pas de bouquins : ça fait son petit effet. 

Tu dis depuis le début que tu envisageais trois albums pour SKINSITIVE, et "après on verra". Accidents ressemble-t-il à ce que tu avais imaginé il y a plusieurs années, ou ton évolution personnelle a fait dévier tes intentions de départ ?
Elle a dévié, évidement. Je n’aurai jamais imaginé un album en français d’une part, et encore moins un disque "calme" d’autre part. A part le feat de SHAÂRGHOT dans Sans drame, Sandra, c’est plutôt tranquille, Accidents. Mais voilà. Tu ne peux pas faire la même chose que tu faisais à 20 ans, à 35 ans. Enfin si tu peux, mais généralement, le résultat est pathétique au pire, inintéressant au mieux. Après, je me retrouve dans les thématiques depuis les débuts. Je reste une fichue goth emo. Juste cette fois-ci plus en mode Nick Cave que OTEP. On garde la colère. On l’exprime juste différemment avec le temps. 

Accidents pourrait être un bon album de clôture, mais comme il semble aussi tourné vers l'avenir, on est obligés de se demander comment tu vois le futur de SKINSITIVE
J’ai en effet prétendu que je m’arrêterais avec ce disque. Surtout pour des questions d’investissement, mais je suis vraiment contente de ce disque. SKINSITIVE est ancré/ encré en moi, littéralement, je crois l’avoir déjà dit dans un autre entretien. Là, le prochain disque que j’aimerai faire, c’est un projet de metal trap. Entre IGORRR et Ariana Grande.  Sûrement avec quelques chanteuses, en tout cas des nanas qui peuvent envoyer du bois vénère (growl) comme faire des petites vibes bien smooth. J’ai mon petit listing en poche. Peut-être un EP d’ici un an ou deux. Allez, un single l’an prochain, on devrait y arriver. 

Tes trois albums sont très personnels, dirais-tu que tu as évolué et grandi via ta musique, qui a quelque chose de très cathartique ?
C’est drôle, ta question. Récemment une amie et collaboratrice de musique m’a dit après écoute de mon disque "c’était très déstabilisant, presque dérangeant, j’avais l’impression d’entrer dans ton intimité". Je me rends pas bien compte de ce que je sors de moi, à travers mes créations. Les gens qui me connaissent personnellement, savent que je suis quelqu'un d’assez pudique, surtout émotionnellement. J’ai toujours du mal à exprimer ce que je ressens. SKINSITIVE, ça a toujours été l’issue de secours. Je n’ai pas de contrôle là-dessus. C’est comme les rêves. Mon inconscient se révèle limite bien plus dans mes paroles que mon conscient. 

Question un peu idiote : il y a quelque chose qui revient très souvent dans tes textes et c'est le cas dans Accidents mais aussi tes nouvelles : les saisons. Notamment le printemps. Un mot là-dessus ?
Je m’étais fait la réflexion aussi. Cela me rappelle une interview drôle d’INDOCHINE, avec Yann Barthes, je crois. Ouais, du genre, ils ont 300 fois le mot "nuit", ou bien "brouillard", ou les deux… J’ai une obsession claire autour des saisons. Je crois que tout simplement c’est en rapport avec notre constante évolution. On se brise, on germe, on éclot, on se brise à nouveau, etc. Je vieillis aussi, tu sais. Maintenant, j’ai quelques plantes et fleurs chez moi. J’adore m’occuper d’elles. Putain, j’aurai jamais sorti ça pour le premier disque, tu vois. Hert(tz)oÏn ça aurait été "j’aime bien prendre de la MD de temps en temps, sous rites sataniques" et maintenant c’est "j’aime bien écouter Jacques Brel en arrosant les pétunias". C’est ça, vieillir. Mais je crois que ça reste beau. Tant que c’est sincère. 

Merci ! Il y a quelque chose dont tu aimerais parler, qu'on a oublié, ou autre chose ?
Je suis très fière de participer tout prochainement au sound-design du prochain clip de SHAÂRGHOT, Black Waves , où j’ai fait un peu de perche aussi et un peu beaucoup de découpage de pommes de terre. M’enfin, faut surtout retenir le sound-design, j’ai monté en grade ! Le lien de mon site VBF (compo, sound design) : http://www.virginiabfernson.com

Enfin, quelques noms d’artistes à suivre / à surveiller ces prochains mois : LÉA JACTA EST, SLKA, JEUNESSE INTERMINABLE

Photos signées Lynn SK.