Audiotrauma Fest 2k19 - Jour 2 / Storm Club @ Prague (02 mars 2019)

Audiotrauma Fest 2k19 - Jour 2 / Storm Club @ Prague (02 mars 2019)

Pierre Sopor 06 mars 2019 Pierre Sopor

Après une première journée (report) qui faisait la part belle aux projets solo et instrumentaux, la suite du festival organisé par Audiotrauma s'annonçait un chouïa plus organique. En arrivant à l'heure au Strom Club, il était possible de profiter du DJ set de Yoann Amnesy de CHRYSALIDE. Et arriver sur place au son de Eraser de NINE INCH NAILS, ça plongeait tout de suite dans l'ambiance. Le temps de dire bonjour aux copains et aux gens du bar et TEN DATA KESHIN démarrait son set devant un public plus nombreux que la veille à la même heure.

TEN DATA KESHIN

On attaque immédiatement avec une configuration bien éprouvée la veille : un artiste, derrière ses machines et l'écran posé sur scène, qui envoie du gros son. Parce que TEN DATA KESHIN gagne en live une puissance nouvelle, au point peut-être d'étouffer les mélodies simples et subtiles de sa musique sous les couches électroniques. La musique se prête particulièrement bien au lieu et les projections sur les écrans de la salle prolongent l'univers cyberpunk et dystopique de l'artiste. On se croirait dans un jeu de la série Deus Ex, dont le dernier se passe justement à Prague. Les morceaux sont courts et percutants et s'enchaînent à un rythme soutenu, démarrant cette deuxième journée dans l'énergie. Le staff du bar n'y a d'ailleurs pas été insensible !

ĀLEPH

Dernier annoncé de cette édition, ĀLEPH a remplacé sur l'affiche CORVAX, initialement prévu. Armando Insilico vient justement de sortir un excellent EP (chronique) et il nous tardait de découvrir son univers sur scène. Comme on pouvait l'imaginer, l'ambiance installée est intimiste mais l'écran est relégué au second-plan, ce qui, d'une certaine manière, humanise le set d'ĀLEPH. D'ailleurs, les sonorités organiques utilisées sont particulièrement pertinentes, comme ces percussions hypnotiques évoquant un son d'horloge sur Arrow of Time, par exemple. La musique d'ĀLEPH a une texture particulière, à la fois élégante et envoûtante, quelque chose de sobre sans être froid et on aurait adoré voir s'incarner sur scène les discrètes parties chantées ou entendre des percussions "live". Néanmoins, ceux qui découvraient son univers ce soir-là ont pu apprécier le concert le plus apaisé d'une soirée autrement plus mouvementée et torturée.

SALT

C'est qui SALT ? C'est quoi SALT ? Un son métallique et une rythmique au métronome previennent les flâneurs que le show de ce duo énigmatique démarre. Un album sorti fin 2018 et deux titres en 2000, c'est tout ce qu'on trouve sur le groupe après une rapide recherche : pas de page facebook, nada ! Sur scène, l'effet de surprise est d'abord visuel : sous une lumière rouge, deux hommes aux dégaines d'austères professeurs se tiennent droit derrière leur attirail. Stefan Alt, le monsieur derrière le label ant-zen qui a hélas récemment stoppé toute activité, et Dan Courtman se sont passés le mot : pour jouer dans SALT, il faut être chauve, barbu et porter une cravate. Leur apparence crée un décalage amusant, ce que quelques sourires en coin viennent conforter. SALT, c'est en fait le travail de ce Stefan Alt, producteur, graphiste et revenu récemment à la composition après plus de dix ans : ce soir n'était que le deuxième concert donné par SALT, le premier ayant eu lieu juste après l'arrêt de ant-zen. La musique est à la fois minimaliste et accrocheuse, entre pop et noise, le tout nourri de quelques inspirations japonaises. Loin des tourments bruitistes ou des introspections ambiantes que proposent le festival, ce qu'offre SALT avec son show fait presque figure de pause zen rafraîchissante.

MACHINALIS TARANTULAE

On ne va pas se mentir : MACHINALIS TARANTULAE, sur scène, on connaît. Et on attendait l'arrivée du duo avec impatience ! Non seulement le travail de Justine Ribière et Miss Z fait partie des deux ou trois choses récentes les plus enthousiasmantes et originales que l'on ait entendues en France, mais l'usage d'un instrument comme la viole de gambe et l'arrivée du chant promettaient de donner de nouvelles couleurs à la soirée. Ça n'a pas loupé. MACHINALIS TARANTULAE est une expérience unique en live : les mélodies gagnent en théâtralité alors que la puissance qu'apporte le tom et les riffs de guitare est décuplée. L'expérience est magique et intense, d'autant plus qu'on a eu le plaisir d'entendre de nouvelles choses. Enfin, peut-être : quand on a été demander à Miss Z, elle a fait la moue et dit "oui, non, oui, non, on a retravaillé certaines choses, ça prend tournure". On verra bien, mais en tout cas, ça envoyait ! On n'a rarement vu une telle rage sur le visage de la musicienne, alors que Justine Ribière, cachée derrière son instrument baroque et dans la fumée semblait dominer toute la salle de sa voix autoritaire et son regard fixe. Ces filles sont des sorcières et leur musique si unique et si puissante, à la croisée de tant de choses, mérite toute l'admiration et la reconnaissance possible : programmateurs d'événements metal, folk, indus, gothiques... faites votre boulot et programmez-les !

NOIRE ANTIDOTE

Avec NOIRE ANTIDOTE, on a pu découvrir une nouvelle facette de Benjamin Schoones, autrefois actif avec son groupe de dark electro BENJAMIN'SPLAGUE. On ne va pas y aller par quatre chemins : son orientation vers une musique plus atmosphérique et angoissante est diablement plus fascinante que ses anciens travaux ! En deux albums, NOIRE ANTIDOTE est devenu l'un des projets les plus prometteurs de la scène witch-house. Avec ses ambiances cauchemardesques, il tisse un univers sombre et étouffant auxquelles de funèbres mélodies apportent une touche plus sensible. Comme il se doit, NOIRE ANTIDOTE se produit dans les ténèbres, les seules lumières étant celles générées par le projecteur et l'écran. Benjamin Schoones se cache sous une ample capuche, donnant vie à un personnage fantomatique, torturé et inquiétant. La musique, macabre et déprimante, est saisissante. Les titres comme Slow Macabre ou Funeral in the Botanical Garden prennent aux tripes comme jamais. En fin de set, Schoones retire sa capuche pour jouer à visage découvert et révéler des traits étonnamment juvéniles (vue la musique, on s'attendait à une sorcière flétrie) : désormais, il sera surnommé Benji Chouchou. C'est comme ça. En plus, il était en short. Trop mignon. Mais trop dark. Mais trop mignon.

CHRYSALIDE

En août dernier, de passage à Paris, les trois membres de CHRYSALIDE nous expliquaient en interview qu'ils n'étaient pas sûrs de jouer encore et encore dans ce festival qu'ils organisent. De peur de lasser. Tu parles. Aucune trace de lassitude n'a été détectée dans un Storm Club plein à craquer venu se prendre en pleine face le bouquet final du festival. Entre le Klub l'été dernier et 300 personnes déchaînées qui hurlent les paroles des morceaux, il y a un monde : à Prague, CHRYSALIDE a fait un triomphe face à un public venu pour eux. Dès l'intro sur Who's Still Alive, la température a triplé : la promesse du chaos à venir excite et fait transpirer, c'est normal. D'ailleurs, certains ont pu découvrir qu'enlever son tee-shirt faisait apparaître la sécurité aussitôt, on doit se tenir bien ! Traders Must Die, Not my World, Noize Guerilla : le répertoire des classiques y est passé. Le trio mazouté a donné une performance démente alors que le public déchaîné se lance dans les premiers pogos d'un festival qui ne s'y prêtaient pas forcément. C'était dantesque. Mieux : le groupe nous a même surpris avec quelques variations sur certains morceaux, comme sur l'énorme Question Everything au refrain scandé par la foule. De l'interminable liste des moments forts, on doit mentionner Personal Revolution, hymne plus minimaliste et touchant dans sa version live, avec son message positif et puissant aussi rare que pertinent. Après In You is the Future, nouveau titre chanté par Arco seul, CHRYSALIDE achève son show avec une version démentielle de Black Bloc et ses gros riffs sauvages : cette tempête bruitiste épaisse comme un parpaing a mis tout le monde k.o. Non seulement, c'était totalement dingue mais on espère bien les revoir au même endroit l'an prochain ! 

ISZOLOSCOPE

Comme la veille après SONIC AREA, la salle commence à se vider. Il est difficile de passer après CHRYSALIDE. Impossible de rivaliser en terme d'intensité et pourtant, il faut tenir tout ce petit monde éveillé : ceux qui restent veulent faire la fête. Le Canadien Yann Faussurier l'a compris et attaque très fort le set de ISZOLOSCOPE, son projet depuis vingt ans. S'il est arrivé par le passé qu'il soit entouré d'autres musiciens, c'est seul qu'il se produit ce soir. Sa musique mélange des influences industrielles, techno, breakcore et noise et cogne méchamment. Le son semble d'ailleurs monter d'un cran dans la salle moins remplie. Les touches plus atmosphériques donnent à un arrière-goût psychédélique à la musique puissante et massive de ISZOLOSCOPE, remède idéal à la fatigue qui aurait été légitime à une heure aussi avancée de la nuit. Un copain braillait justement "j'ai l'impression que la soirée vient à peine de commencer !". En effet, c'est passé beaucoup trop vite.

C'est donc sur les beats frénétiques de ISZLOSCOPE que se termine les concerts de cette édition 2019 de l'Audiotrauma Fest. Du côté des DJs, on retrouvait notamment dans la deuxième salle les incontournables [S20] et Kirdec pour proposer leurs sets aux fêtards qui trainaient vers le bar. C'était non seulement varié et passionnant mais aussi émouvant : après les arrêts du Maschinenfest et du label ant-zen, on mesure combien le travail de ces gens-là est précieux et indispensable. Le festival est d'ailleurs à l'image de ces artistes : on ne triche pas, c'est sans artifice, le but est de proposer au public une expérience musicale unique et sincère. On espère de tout cœur retrouver tout ce petit monde l'an prochain, et ceux d'après.