Titre : Retour à Silent Hill
Genres : Fantastique, Horreur
Réalisateur : Christophe Gans
Scénario : Christophe Gans, William Josef Schneider, Sandra Vo-Ahn, Hiroyuki Owaku, Keiichiro Toyama
Année de sortie : 2026
Pays de production : USA
Avec : Jeremy Irvine, Hannah Emily Anderson
Synopsis : Lorsqu’il reçoit une mystérieuse lettre de Mary, son amour perdu, James est attiré vers Silent Hill, une ville autrefois familière, aujourd’hui engloutie par les ténèbres. En partant à sa recherche, James affronte des créatures monstrueuses et découvre une vérité terrifiante qui le poussera aux limites de la folie.

Avec son approche psychologique de l'horreur et ses thèmes abordés (dépression, maladie, deuil, violences sexuelles, sectes, etc), la saga vidéoludique Silent Hill (dont nous vous parlions dans un précédent article par ici) a grandement contribué à faire évoluer le jeu vidéo pour qu'il soit enfin considéré comme autre chose qu'un divertissement mercantile destiné aux enfants et adolescents. En 2006, Christophe Gans en proposait une première adaptation, imparfaite mais néanmoins personnelle et qui réussissait à retranscrire cette ambiance cauchemardesque si particulière. Critiqué à sa sortie et désormais considéré comme culte, ce premier film était "suivi" des années plus tard d'un Silent Hill : Revelation bordélique et stupide, produit cynique qui semblait enterrer nos espoirs de voir revivre la franchise sur grand écran.
Pour revenir à Silent Hill, il aura fallu du temps. Il aura fallu passer par la cruelle déception de l'annulation d'un jeu réalisé par Guillermo Del Toro et Hideo Kojima, il aura aussi fallu subir Silent Hill : Ascension, truc hybride entre jeu et série interactive passé globalement inaperçu mais dont cEvin Key (Skinny Puppy) signait la musique. Ces derniers temps, l'éditeur du jeu Konami semble déterminé à nous replonger dans les brouillards de la licence : un remake de Silent Hill 2, considéré comme son meilleur épisode, sortait il y a un an et demi, un nouveau jeu inédit à l'automne 2025... Et un retour au cinéma supervisé à nouveau par Christophe Gans !
Pourquoi ça compte, pourquoi est-ce qu'on avait tant envie de voir ce film ? Eh bien tout simplement parce que Christophe Gans fut, à une époque, probablement le réalisateur le plus important en France quand il était question de cinéma de genre, quelqu'un avec une passion, une générosité et une ambition comme notre pays en avait alors peu connu, et dont les envies de grand spectacle n'étaient pas dépourvues d'une certaine poésie. On parlait de Guillermo Del Toro plus haut... sans en avoir le génie, Gans partage certes avec le réalisateur mexicain l'amour des monstres et ce goût pour la beauté dans l'horreur mais pas uniquement : de la même génération, les deux artistes ont toujours cherché à mettre en valeur des formes d'expression parfois considérées avec mépris dans le cinéma avec un grand C, celui des élites réactionnaires et ridicules. Les deux jouent aux jeux vidéos et y voient autre chose qu'une manne financière à exploiter, ils savent y puiser des éléments de langage qu'ils peuvent incorporer à leur mise en scène, aux mouvements de caméras fluides. Gans a grandement contribué à donner ses lettres de noblesses au cinéma de genre français. En son temps, le premier Silent Hill pouvait être vu comme la première adaptation réussie de jeu vidéo, la première faite par quelqu'un qui comprend ce dont il est question et qui respecte sa source. C'était aussi un film qui, dans une décennie où l'horreur plus violente avait le vent en poupe (la vague de torture-porn, les films de Rob Zombie, etc), optait pour une approche plus onirique et sensible.

Avec Retour à Silent Hill, Christophe Gans adapte Silent Hill 2, chef d’œuvre vidéoludique. Un sacré morceau. On y suit James, un homme hanté par le souvenir de sa femme Mary, qui reçoit une mystérieuse lettre signée de sa défunte épouse l'invitant à la rejoindre à Silent Hill. Héritier de David Lynch (le jeu possède de nombreux points communs avec Lost Highway) et de l’Échelle de Jacob, Silent Hill 2 était un jeu sujet à interprétations, d'autant qu'il proposait plusieurs fins. Gans avertit : il prend des libertés pour nous proposer sa version de Silent Hill 2.
Le problème est que très vite, quelque chose cloche et la sauce ne prend pas. Le flashback de la rencontre entre James et Mary en début du film annonce la couleur : le casting peu charismatique et pas franchement aidé par le peu qu'on lui donne n'arrive pas à nous faire aimer les personnages, ça va trop vite, leurs décisions semblent n'avoir aucun sens. On réalise alors tout de suite que Retour à Silent Hill souffre aussi bien de ses choix artistiques douteux que de problèmes de production qui font que jamais la magie n'opère.
Bien que montrant plusieurs étapes clés du jeu, dont les fans peuvent s'amuser à reconnaître les décors, personnages secondaires et certains détails, Gans y ajoute deux sous-intrigues qui non seulement alourdissent le film mais l'amputent de sa puissance de suggestion, son mystère et de son ambiguité. Que ce soit cette histoire de secte qui fait le lien avec le lore global de la saga (et en remet une couche sur le fanatisme religieux du premier film) ou les scènes impliquant l'hôpital psychiatrique (explicitant ainsi bien trop la filiation avec l’Échelle de Jacob), on se retrouve matraqués de flashbacks explicatifs poussifs (amenés par... des flashs pénibles) ou d'appels téléphoniques de James vers l'extérieur. Conséquence : on est trop souvent sortis du labyrinthe brumeux qu'est Silent Hill, empêchant toute immersion et surlignant des éléments de scénario qui auraient mérité traitement plus subtil. Pire encore, et sans spoiler, ces choix diluent totalement ce qui faisait la force de de la fin du jeu, l'aseptisant au point d'en étouffer tout l'impact émotionnel lors de sa résolution édulcorée. Là encore, Gans fait un choix dont nous ne parlerons pas ici mais qui non seulement atténue le propos de l’œuvre d'origine mais en plus n'instaure rien d'autre à la place.

Sur la forme non plus, ça ne va pas. Avec son montage trop nerveux, Return to Silent Hill nous trimballe d'un décor à l'autre à une allure bien trop soutenue pour que l'on puisse s'imprégner de l'atmosphère de la ville. Alors que, manette à la main, le joueur se perd et erre longuement dans la brume, élément de gameplay contribuant au pouvoir de fascination de la ville, le film enchaîne les scènes comme un se débarrasse de corvées. Le cimetière au début, la traversée du parc, l’hôpital : on expédie tout ça au pas de course, l'histoire ne progressant finalement qu'à travers ces flashbacks laborieux.
Impossible d'en apprécier l'ambiance, le fameux brouillard présent à l'origine pour des raisons techniques (ça évite de calculer trop d'éléments à afficher) et qui a fini par être l'image de marque de la série étant vite éclipsé par une alternance jour / nuit marquée par les hurlements des sirènes, comme dans le premier film. Impossible non plus d'installer une tension : pour un film d'horreur, Retour à Silent Hill échoue à faire peur (sauf si vous aimez les jumpscares, il y en a deux totalement gratuits et vides de sens). Le bestiaire est expédié au même rythme et avec la même absence d'amour que le reste (Pyramid Head, trainant son épée comme le Christ sa croix, est tout particulièrement sacrifié, avec son temps de présence ridicule, ses scènes mal filmées et sa symbolique surexpliquée)... et c'est d'autant plus dommage que l'allure des créatures est de loin la chose la plus réussie du film ! Autrement gangréné par des images de synthèse parfois dégueulasses (bien que l'irréalité puisse participer à l'ambiance globale, il y a de sacrées fautes de goût), les monstres sont tous incarnés par des acrobates et le rendu est plutôt satisfaisant. Certaines visions réussissent effectivement, le temps d'un plan, à mélanger fascination poétique et répulsion.
Alors que l'on passe bien trop de temps dans des couloirs obscurs, avec toujours ce montage trop rapide et un sound-design tapageur qui asphyxie le travail du compositeur mythique de la saga Akira Yamaoka, on regrette la façon dont le film prend ses lieux par dessus la jambe. Si la ruine et la corruption de la ville sont l'écho de l'état psychique des personnages qui y sont pris au piège, le jeu nous faisait descendre de plus en plus profondément dans ses entrailles, comme James plongeant toujours plus loin dans son inconscient. A la place, Gans y préfère la métaphore du labyrinthe. Pour en sortir, James doit en atteindre le centre, une tâche qui équivaut à une quête de soi : il doit se trouver lui-même pour avancer. Hélas, alors qu'on tenait là l'occasion d'accentuer la part lynchéenne du film, tout est trop rapide et explicité pour que le spectateur se perde dans ce jeu de pistes en compagnie des personnages.

Penchons-nous alors sur la production du film et ses conditions de fabrication pour, tout de suite, mieux comprendre. Avec un budget chiche de 20 millions de dollars (le premier film, sorti il y a vingt ans, avait plus du double... sans prendre en compte l'inflation !) et la condition imposée de durer moins de deux heures, Retour à Silent Hill était déjà (quasi) condamné. Il aurait fallu opter pour un minimalisme plus atmosphérique et faire le deuil de ses superbes créatures. Après tout, le jeu de base était d'une efficacité imparable en ayant des moyens techniques ridicules par rapport à ce qui se fait aujourd'hui. Moins de bestioles, moins de spectacle ? Hors de question pour Gans. On se retrouve donc avec un casting fade (en cela, James est fidèle à celui du jeu !), un film qui va bien trop vite pour l'histoire qu'il veut adapter, mais aussi quelques trous flagrants : en retirant tel élément ici, tel autre devient bancal. On sent que l'écriture a été un travail d'équilibriste pour tout faire tenir, tout lier. Trois personnes ont écrit le scénario, ça ne sent pas franchement le processus serein et cohérent.
Ainsi, le personnage d'Eddie apparait comme une victime flagrante d'un charcutage obligatoire pour tenir dans les clous (certaines de ses scènes ayant été coupées, on cherche encore son utilité dans celles qui restent), et celui de Maria devient anecdotique, mais ce n'est pas le pire. En interview, Gans révèle qu'il voulait à l'origine montrer le père de Mary afin d'aborder la question de l'inceste. Ce personnage aurait dû être incarné par Stephen Lang, dont le cachet a été jugé trop élevé par la production. Exit l'histoire du père, Gans se rattrape in extremis en incluant au forceps une secte à la place... ce qui retire à d'autres parties du film leur sens (et notamment le personnage de Laura et sa peluche, qui n'ont plus vraiment d'autre rôle qu'esthétique). Parmi les personnages secondaires, seule Angela a finalement droit à un traitement acceptable, le "monstre" lui étant associé étant tout à fait réussi.
Alors voilà. On est en 2026. Christophe Gans n'avait plus réalisé de film depuis plus de dix ans et n'a absolument plus la même aura qu'après le succès miraculeux du Pacte des Loups. Mais quand on veut adapter quelque chose comme Silent Hill, il faut soit s'en donner les moyens, soit opter pour une approche plus modeste. Certes, le réalisateur fait de mauvais choix et manque de subtilités mais lui faire porter seul la casquette de cet échec paraît injuste : en l'état, avec les contraintes qui lui sont imposées, impossible de savoir ce que sa vision aurait pu être.

Pourtant, ce n'est pas non plus un désastre absolu comme l'était Silent Hill : Revelation. On sent une intention, il y a une étrangeté, un ton bien particulier qu'apprécieront probablement mieux les spectateurs n'ayant pas joué au jeu et ne pouvant donc pas comparer les deux. Mais là encore, hélas, ça ne fonctionne pas tout à fait : après une décennie pendant laquelle le cinéma d'horreur a su particulièrement se renouveler et s'enrichir, offrant de vraies propositions avant-gardistes, Retour à Silent Hill apparait dépassé et un brin simplet, trop explicatif et pas assez radical pour vraiment s'imposer comme un film d'horreur marquant. On doit alors se rabattre sur ce qui reste : quelques fulgurances esthétiques, des maquillages magnifiques... et l'espoir de voir un jour une director's cut, qui existe, pour pouvoir pleinement juger du travail de Gans. Qui sait, avec vingt ou trente minutes de plus, on aurait peut-être pu mieux se plonger dans l'ambiance glaciale et déprimante de cette histoire, on aurait pu finir par s'attacher à ces personnages et leur histoire d'amour qui jamais ne nous concerne, et ainsi mieux souscrire à la vision plus romantique de Gans inspiré du mythe d'Orphée. Vide d'émotion, prenant le spectateur par la main (un comble pour Silent Hill), simplifié, trop rapide, le film nous apparait pour le moment plus comme une trahison ou une aseptisation de l’œuvre d'origine.
Retour à Silent Hill est un gâchis, un produit bâclé et mutilé par des décideurs qui n'avaient pas assez confiance en ce projet pour lui donner les moyens de briller comme il aurait dû. Quand on s'attaque à quelque chose d'aussi ambitieux narrativement tout en voulant proposer un spectacle populaire, pour que l'événement soit à la hauteur, il faut s'en donner les moyens. Déjà sorti aux États-Unis, le film fait pour l'instant un bide. Si la chose se confirme, il y a fort à craindre que Silent Hill ne reviendra pas hanter nos écrans avant longtemps. Ce ne sera pas parce qu'il n'y a pas de matière là-dedans, imaginez un peu ce que Del Toro pourrait en faire par exemple, mais parce que ce film-là a été fait en prenant les fans pour des jambons, pensé comme un produit dérivé d'un jeu vidéo qui faisait son grand retour récemment. C'est alors là qu'arrive peut-être la rédemption pour Christophe Gans, malgré ses mauvais choix et ses maladresses : probablement conscient du naufrage dans lequel il se retrouvait embarqué, cet authentique passionné a néanmoins tenté de faire preuve de générosité en mettant l'accent sur les monstres pour que l'on ait au moins ça à apprécier. Retour à Silent Hill peut alors s'apprécier comme une série B moyenne, boiteuse mais généreuse, tout de même plus singulière qu'un slasher ou un énième Conjuring de base, à condition de faire abstraction de tout ce que ça aurait pu être : les néophytes pourraient, dans ses trous et ses lacunes, voir autant de pistes à explorer par eux-mêmes... des pistes qui les mèneront, à n'en pas douter, à venir se perdre à leur tour dans les brumes de Silent Hill.
