[Cinéma] Ed Wood de Tim Burton

Culture | [Cinéma] Ed Wood de Tim Burton

Pierre Sopor 12 janvier 2021

Titre : Ed Wood
Réalisateur : Tim Burton
Année : 1994
Avec : Johnny Depp, Martin Landau, Sarah Jessica Parker, Patricia Arquette, Vincent D'Onofrio, Bill Murray, Jeffrey Jones
Synopsis : Evocation de la vie d'Ed Wood, réalisateur considéré de son vivant comme le plus mauvais de tous les temps, aujourd'hui adulé et venéré par des milliers d'amateurs de bizarre et de fantastique à travers le monde.

Biopic romantique d'un raté d'Hollywood, Ed Wood tient autant de l'hommage sincère d'un artiste pour deux de ses icônes que de l'auto-portrait fantasmé. C'est aussi le plus beau film de Tim Burton, ou, en tout cas, son plus personnel, dans lequel, fidèle à lui-même, il tord le cou aux conventions américaines et dresse le portrait d'un looser d'Hollywood, transformant en success-story un naufrage artistique et commercial, sans aucune moquerie mais avec une vraie tendresse. Dans Ed Wood, là où un regard blasé et conventionnel aurait vu une bande de marginaux pathétiques, lui nous présente des personnages glorieux et magnifiques.

Sorti en 1994, le film est présenté comme une biographie du "plus mauvais réalisateur de tous les temps". Ce qui fait la beauté du film, entre autres choses, c'est que tout cela est faux : ce n'est pas une biographie, et il y a eu bien pire metteur en scène qu'Ed Wood. Pour la première fois, un film de Tim Burton ne contient aucune trace de merveilleux, de morts-vivants rigolos, de portes tordues ou d'adultes névrosés déguisés en chauve-souris. Et pourtant, la magie opère comme jamais.

Le tour que réussit Burton, magicien habité par son sujet, c'est celui de faire accepter Ed Wood au public comme un idéaliste rêveur et passionné, bien loin du personnage plus cynique et désabusé qu'il était (on vous recommande d'ailleurs son bouquin de conseils pour réussir à Hollywood -un comble venant d'un type qui n'a jamais percé- où l'humour noir et l'amertume prennent le devant sur la douce folie du personnage campé par Johnny Depp), et qui finissait sa vie avant d'avoir 60 ans, alcoolique et réalisateur de films pornos. Dans un noir et blanc épousant à merveille l'ambiance 50's, on s'attache à ce personnage dont l'envie folle de créer lui permet de surpasser toutes les épreuves. Si les films d'Ed Wood ont eu droit à une nouvelle vie, devenant objet de culte, ils le doivent probablement en grande partie à Tim Burton : grâce à lui, on profite de Glen or Glenda, La Fiancée du Monstre ou Plan 9 From Outer Space avec un point de vue différent, forcément plus bienveillant et complice.

L'hommage dans Ed Wood est multiple : c'est une déclaration d'amour à tout un pan du cinéma étrange et bancal, mais sincère, où le plaisir de créer surpasse de très loin les considérations financières. Burton y met également toute son admiration pour l'immense Bela Lugosi, incarné par un Martin Landau impérial. Le traitement du personnage ne bénéficie pas de la même tendresse qu'Ed Wood, mais, alors que les problèmes de drogues de Lugosi sont bien présents, le film offre à l'acteur une dernière gloire totalement imaginaire dans une de ses plus belles scènes, alors que Plan 9 From Outer Space est accueilli par un public conquis. Même si aujourd'hui, l'oeuvre est souvent mentionnée (les Oompa-Loompas de Charlie et la Chocolaterie, en 2005, empruntent d'ailleurs leurs costumes et leurs salutations à Plan 9), on est évidemment bien loin de la réalité... 

C'est pourtant un autre moment du film, bien plus simple, qui en est peut-être la partie la plus passionnante et la plus touchante, quand Ed Wood et Bela Lugosi regardent ensemble Dracula, et que Wood, fasciné, essaye de reproduire la gestuelle du vampire. Johnny Depp y est magnifique comme rarement dans sa carrière, trouvant le ton juste sans en faire des tonnes pour retranscrire un émerveillement que l'on devine être celui de Burton face au même film dans un jeu de miroir vertigineux entre le réalisateur, l'acteur et le personnage. Cette relation entre Wood et Lugosi, telle qu'elle est écrite dans le film, fait forcément écho à celle qu'a eu Burton à ses débuts avec Vincent Price, autre légende du fantastique qui donnait vie à Edward Scissorhands (quand on sait à quel point les personnages burtonniens sont connectés à leur créateur, le symbole n'est pas anodin), puis, plus tard, avec Christopher Lee. Ed Wood est un conte de fée réaliste et méta, et il faut bien sûr voir dans la troupe de parias entourant le réalisateur (travestis, magiciens et catcheurs y sont dépeints sans effet comique, avec naturel et admiration) un reflet de la bande de fidèles collaborateurs avec lesquels Burton aime travailler (bien que, ironiquement, Ed Wood soit le premier film de Burton qui ne profite pas des folles notes de Danny Elfman).

Dénué des habituels costumes et artifices fantastiques de son auteur, Ed Wood, dans son apparente simplicité, est probablement le film de Burton où sa mise en scène trouve l'équilibre parfait entre ses élans et effets baroques et une sobriété laissant plus de place aux acteurs (incroyables) et à un scénario qui sait quoi raconter pour nous attacher à ce personnage et son histoire. Dans un dernier tour de magie, Burton finit par nous faire ressentir pour ses personnages le même émerveillement et la même admiration que lui pour eux, et qu'eux pour leur art. Ed Wood est un grand film, tragique, drôle et touchant sur le cinéma, sur la beauté de créer avec passion et sur la différence, en plus d'un bel hommage à deux figures plus ou moins glorieuses d'Hollywood.