Chronique | Villagers of Ioannina City - Venceremos

Pierre Sopor 17 septembre 2026

Il y a bientôt vingt ans, dans la ville de Ioannina en Grêce, un petit groupe de musiciens se forment et prend pour nom Villagers of Ioannina City, tout simplement, probablement parce qu'ils faisaient alors le choix de mettre toute leur créativité et leur inspiration dans leur musique plutôt que dans le choix d'un nom. L'histoire ne dit pas si un déménagement provoquerait la fin du groupe, en revanche, ce qu'elle nous a montré, c'est que leur succès et leur renommée n'a fait que grandir depuis leur dernier album studio, Age of Aquarius (2019, ça commençait ) faire long), remplissant des salles de plus en plus grande avec leur mélange atypique de rock progressif, de metal, de stoner, de musique traditionnelle et de rituels psychédéliques. Les petits villageois sont désormais respectés même des citadins les plus pointilleux et leur nouvel album, Venceremos (que l'on peut traduire par "nous vaincrons", en référence à Salvador Allende), se présente comme une œuvre concept autour de l'exil et de la résistance, située dans un univers dystopique, et un appel à nous débarrasser des dieux et rois modernes pour réclamer notre liberté.

Tout cela se ressent très vite, dès Home et ses neuf minutes : Villagers of Ioannina City s'est fait une réputation d'orfèvres sonores largement méritée. Ils savent prendre leur temps pour construire des morceaux riches en idées, en évolutions narratives et en contrastes amenés intelligemment. Jamais ce savoir-faire ne se perd en complaisance démonstrative mais est, au contraire, au service des émotions et du propos, la voix claire d'Alex Karametis s'en faisant le vecteur idéal. La même chose pourrait être dite des touches folk : croyez-nous, ici, on est du genre à fuir très loin à la mention de cornemuses ! Pourtant, leur usage est toujours subtil, pertinent, apportant un supplément d'âme et de mélancolie, quelque chose qui tient autant de l'évocation nostalgique d'un foyer lointain que des funérailles et qui fonctionne à merveille avec ces rythmiques Tooliennes psychédéliques.

Petit à petit, quelque chose enfle sous la surface de Venceremos, une rage qui bouillonne, une tension de plus en plus palpable au fur et à mesure que l'air s'épaissit. Puis la rébellion explose : Venceremos est un album qui aurait presque l'air belliqueux s'il n'était pas aussi élégant, rencontre entre un groove contagieux et des envolées conquérantes. Ça doit être un truc Hellénique ça, un peu comme si Rotting Christ laissait de côté le metal extrême. Villagers of Ioannina City a le chic pour nous faire monter le son pendant les refrains, donner ce coup de fouet qui galvanise, mais sans abandonner en route les quelques fantômes qui hantent l'album. Après l'énergie de Ghosts in the Sky et du morceau-titre, The Ruiner se démarque tout particulièrement grâce à son humeur plus sombre. Menaçant et sinistre, il est d'une lourdeur rare chez Villagers of Ioannina City pour un rendu méchant et jouissif et confirme que c'est finalement quand le groupe prend le temps de dévier des formules plus "accrocheuses" qu'il est le plus captivant : l'enchaînement Epitaph / Requiem en conclusion renforcera d'ailleurs ce sentiment que c'est de la nuance que les Grecs font jaillir les plus belles surprises, les mélanges d'influences les plus redoutablement efficaces.

Ce qui force le respect, c'est le talent avec lequel le groupe réussit à proposer une musique à la fois suffisamment familière pour immédiatement nous embraquer mais avec une personnalité forte qui rend leur travail reconnaissable et unique. Là encore, il y a une forme d'humilité, de sobriété : les Villagers of Ioannina City esquivent habilement les clichés faciles et ne cherchent pas à brandir vulgairement leur savoir-faire en nous l'agitant sous le nez pour nous convaincre de leur génie. Les choses se font de manière organique et il est tout à fait possible d'apprécier Venceremos d'emblée, sans chercher à le décortiquer sous toutes ses coutures. C'est pourtant au fil des écoutes qu'il révèle ses richesses et que son pouvoir de fascination s'affirme, entre ses formules de défi bravaches et ses pulsions plus expérimentales, sa capacité à mêler une musique ample et ouverte à quelque chose de plus intérieur et de profondément ancré dans l'ADN de ses musiciens.

à propos de l'auteur
Author Avatar

Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe