"Tu dois croire au printemps", Plèvre nous dit dès l'introduction de son premier album. Si l'on s'en tient aux punchlines bibliques de Saint Thomas, eh bien, il va falloir nous le montrer, ce printemps, pour qu'on veuille bien y croire ! Arrivé à l'aube de l'automne, Cité Mouroir impose un univers fait de nuances de gris. Nuages lourds sur blocs de béton, l'artwork enfonce le clou avec l'intérieur des Espaces d'Abraxas de Noisy-le-Grand, impressionnant délire architectural dystopique ayant servi de cadre à plusieurs films hollywoodiens. Vous trouvez ça beau ? Allez y faire un tour. Ce n'est pas pour rien que Terry Gilliam y tournait Brazil. Pas besoin de faire durer le suspense : voilà encore un album rempli d'ondes positives !
En plus d'être un nouveau groupe de post-black metal, la plèvre est une membrane entourant nos poumons (non, cet article n'est pas sponsorisé par wikipedia). Ce n'est pas anodin, comme on le comprend dès Décimées, rouleau compresseur impitoyable d'où s'échappent quelques rares éclaircies : Plèvre fait dans l'organique, le viscéral, mais aussi dans les climats irrespirables, étouffants. Les rugissements d'Ophélie suintent de rage, ça mord fort et, déjà, Plèvre semble animé par l'énergie de possédé qui vient avec l'agonie. On suffoque mais le groupe sait que nous faire miroiter quelques bouffées d'air, quelques lueurs d'espoir, n'en rendra le supplice que plus cruel : un chant clair s'extirpe, quelques instants en apesanteur qui créent subitement des contrastes forts, insufflant un supplément de mélancolie, d'amertume, d'angoisse et d'humanité. On se frotte les oreilles avec Absestose, cette mélodie lancinante à la guitare, ce chant écorché qui jaillit, tendu : Plèvre cite Brutus parmi ses influences. Ça saute parfois aux oreilles, cette élévation juste avant les parpaings écrasants qui nous replongent au niveau -6 d'un parking souterrain. L'absestose désigne "une fibrose du tissu pulmonaire entraînant une insuffisance respiratoire chronique est due à l'inhalation prolongée de poussière d'amiante" : organique, irrespirable, toujours. Promis, on arrête avec wikipedia.
Amiante-la-Jolie, serait-on tentés d'ajouter. Car écrasé sous cette lourdeur apocalyptique, malgré ces horizons barrés par des tours grisâtres, Plèvre nous propose de vrais moments de poésie, instants suspendus atmosphériques plus souvent hantés que rassurants. Prenez le final d'A Corps Perdu ou les moments de contemplations de Dissociation : on devinerait presque des fleurs dans tout ce béton. Enfin, des chrysanthèmes. Des fleurs pour les tombes, quoi. C'est peut-être ça, le printemps évoqué en début d'album : on fera avec.
Avec ses textes en français crachés avec hargne par une voix féminine, Plèvre sera forcément classé rapidement aux côtés de groupes comme Houle (dont le travail, comme Cité Mouroir, est produit par DNI prod) ou Galibot. Plèvre partage d'ailleurs avec ces derniers un univers étouffant, artificiel, déshumanisé, où l'air extérieur n'est qu'un rêve lointain et cruel. Le Seigneur des Anneaux, le diable et tout ça, c'est très bien, mais voir le metal (et notamment le black metal) s'ancrer dans un univers urbain, contemporain et réaliste donne tout de suite une nouvelle force au propos, rendant ses tourments plus communicatifs. Dans un genre très différent, Plèvre cultive comme Hangman's Chair ce désespoir bien actuel, réel, cet écrasement et cette solitude alors que l'on vit entassés par dizaines au mètre carré, où les blocs de béton servent de figure concrète pour illustrer l'angoisse.
Leur premier album a beau être plombé par un moral en berne, il n'en oublie pourtant pas de nous embarquer avec sa fougue. La folie de Tord Boyaux, delirium tremens entre errance hallucinée et délires grotesques, ou l'imparable radicalité de Sillons Sanglants, par exemple, sauront satisfaire vos envies de tout pulvériser à coups de marteau-piqueur. Tiens, en voilà une idée pour la section rythmique de leur prochain album ! Plèvre a fait les choses intelligemment : c'est abrasif et rentre-dedans mais l'agressivité est régulièrement sublimée par de courtes respirations et des constructions de morceaux aux variations presque théâtrales tant leurs évolutions semblent au service de la narration et des émotions. Cité Mouroir est un bulldozer mais n'en oublie pas pour autant de nous rappeler que sous tout ce béton, il y a toujours des humains, qui s'y font broyer et qui agonisent.