Le brouillard s'épaissit. Les chauves sourient. Le téléphone sonne : "allô, Ween ? - Ah non, ici Trouille". La porte d'un cercueil grince. Il est minuit. Ou 7h06 (ça fait 6h66). Tous les jours c'est Halloween, et Halloween ne tombe que des vendredis 13. Le fun dans les funérailles, on se boit des verveines ouvertes, on épice tout ça de piment des squelettes. Ouvrez le deuil, et le bon : Une Vraie Gothique sort ENFIN son premier album. "Joyeux anniversaire, casse-toi la gueule par terre, rendez-vous au cimetière", qu'on disait dans les cours de récré. R.D.V. Au Cimetière alors, histoire de se plonger dans la pénombre du duo dark electro / EBM plus sombre que les sombreros, et dont la parade dark fait un triomphe des Champs Elysées (le séjour des morts de la mythologie grecque, pas l'avenue moche) jusqu'à Niflhel. "Cher Satan, donne moi la force d'être une vraie gothique".
Une Vraie Gothique, c'est la rencontre entre Ferdinand, qui rêve d'être une vraie gothique (parce que les mecs gothiques ils sont un peu pourris) et d'Ulrika la sorcière, qui a eu un gros crush sur Jésus et décide de fuir son milieu familial au satanisme un brin trop puritain et étouffant. Le pitch est alléchant et déjà rempli de tourments adolescents détournés avec tendresse : cette goth pride n'est pas totalement premier degré, encore moins second. De toute façon, les degrés sont négatifs alors que l'ambiance glaciale et nocturne de Tellement Hâte d'Être Démoniaque nous fait miroiter toutes les promesses des ténèbres. Ferdinand et Ulrika se répondent, français et allemand se mélangent. L'électronique pulse. Un orgue se lamente en fond, grandiloquent. Des chuchotements théâtraux. Une envie de se dandiner dans son corset. Un style de malade.
On a eu l'occasion de le constater en live à plusieurs reprises avant la sortie de l'album : Une Vraie Gothique est irrésistible. Il y a là un sens de la formule, aussi bien musicale que dans les mots, qui accrochent tout de suite. Un truc conscient de ses influences, notamment la scène dark electro / indus des années 90/2000, mais aussi résolument moderne et pop. Plus tard dans l'album, Chasse aux Sorcières, avec Supershotgun en invité, est un réjouissant mélange de darksynth, d'EBM, de rituel noir et de rap ultra-testostéroné. Avant ça, les rythmiques binaires dures et martiales de Nuée Ardente, comme les Belges en marcel savent si bien en faire, les rêveries mélancolique d'Un Monde Noir ou l'irrésistible Metz Noire vous auront déjà conquis. "Je crains de n'avoir pas vraiment de bonnes nouvelles, l'humanité va disparaître en terminale L", qu'on nous dit. Comme résister ?
Il y a ces punchlines jouissives (le morceau Une Vraie Gothique, et son sample de Hellraiser, instantanément culte, sera votre hymne de 2026) mais aussi une vraie tendresse, un spleen qui se dévoile. Une Vraie Gothique n'oublie pas une forme de romantisme noir et de mélancolie, une sincérité viscérale enrobée de décalage. Chaque morceau, aussi bien les gros hits super catchy que les parties plus atmosphériques, peut se voir comme une nouvelle rencontre, une nouvelle interaction entre les deux personnages. Leurs tourments adolescents sont sincères comme peuvent être les peines et les angoisses à cet âge bien particulier et ce n'est pas parce qu'on a grandi depuis que ce n'est pas pour autant authentique. Ainsi, le morceau-titre en conclusion fait office de complainte initiatique intime sans fausse posture comme pouvait l'être une confession à son skyblog, aussi bien hommage aux mentors ténébreux d'une génération que nouvel étendard pour les futures corbeaux.
Et si cette fascination exacerbée pour l'obscurité n'était finalement qu'une forme de peur de la vie... alors dans ce cas, heureusement qu'en grandissant, ça va mieux : on réalise que la vie fait partie de la mort (et dure vachement moins longtemps), ce qui la rend plus supportable. Cette attitude à la fois touchante, bravache, d'un décalage aussi jubilatoire que poétique rend la musique d'Une Vraie Gothique cathartique à sa façon : ce drôle de monstre est un doudou mutant et démoniaque unique en son genre, un compagnon pour oser passer le seuil des ténèbres et, à notre tour, devenir de vraies gothiques. Ce projet n'est pas seulement cool, il était aussi nécessaire.