Ces dernières années n'ont pas été simples pour l'indispensable projet de noiserap Moodie Black, de l'aveu même de Kristen Martinez : pour elle, tout s'est effondré dans la foulée de la tournée avec Puscifer en 2022, provoquant de nombreux bouleversements personnels et musicaux. Après avoir sorti quatre albums en moins de dix ans, Moodie Black est désormais un projet solo et All Natural, Moodie Black succède enfin à l'album Fuzz de 2020. Entre temps la collection d'anciens titres inédits eating my past et l'EP MBIV nous avaient donné quelques signes de vie rassurants au milieu du silence. Enfin, "rassurant" : dans All Natural, Moodie Black, dont la date de sortie est encore secrète (on attend néanmoins un second single pour le 28 août), les titres s'écrivent tous en minuscule, comme si même la typographie était en berne et n'avait pas de raison de faire la maline.
Après tout ce temps et un tel background, on ne s'attend pas à danser gaiement. flame resistant girls donne le ton : des nappes hantées, une rythmique hypnotique répétée inlassablement jusqu'à l'aliénation, des tourments noise étranges, des percussions qui apportent leur froideur sans merci et, par-dessus, la voix grave de Martinez qui incante, mélange de menace contenue, de résilience, d'ironie et de mélancolie (l'épique warm for you ou l'écorché to my friends, suintant de désespoir, ou la pt. iii et sa noire intensité). Petit à petit, le cauchemar s'étoffe, brouillard gris et opaque qui ne laisse filtrer que de rares touches plus lumineuses, comme un espoir que l'on espère deviner. Non, vous n'allez pas danser.
Dans sa pesanteur funèbre, All Natural, Moodie Black a quelque chose de liturgique, une litanie cathartique remplie d'amertume. Les mots tombent et font du mal pour mieux guérir. Les expérimentations industrielles de Moodie Black viennent accentuer cette touche alchimique, cette impression d'assister à la transformation d'une matière sombre et primaire faite de souffrance en quelque chose de spirituel, de beau, comme l'arrivée d'une nouvelle peau. De la crasse sublimée au détour d'un son tordu, torturé, que Martinez laisse trainer comme les échos de blessures qui saignent toujours.
On parcourt alors cet album comme on se perd dans une brume hallucinée, au fur et à mesure que la chose prend des airs de rituel intime où se mélangent règlements de compte, introspection et psychédélisme (à l'image du trip dissonant verde valley white, Moodie Black nous entraîne dans une cacophonie parfois surréaliste dont la conclusion shove your children est un point d'orgue mutant et anxiogène). On y apprécie ce talent pour donner aux machines, glaciales et mécaniques, une présence viscérale alors que Kristen Martinez nous suspend à ses mots. Malgré la sincérité et l'absence de gimmicks artificiels, il y a parfois une touche théâtrale, comme un suspense entretenu au sein des histoires de l'artiste-narratrice (the static tree).
Le retour de Moodie Black ne se fait pas avec une œuvre facile à assimiler. All Natural, Moodie Black est une longue transe lugubre et intime aussi fascinante que trouble. Dans leurs empilements et leurs répétitions, les machines prennent une connotation mystique : il y a là-dedans une magie faite de souffrance et des mirages brulants de l'Arizona, des tripes broyées et exposées, mais surtout des expériences musicales toujours au service de l'émotion. Si les chagrins et les doutes de Kristen Martinez ont donné vie à ce monstre sublime, on lui souhaite néanmoins de trouver désormais paix et stabilité : on a confiance en son talent pour que l'avenir s'annonce plus serein (mais quand même bien dark !) du côté de Moodie Black.