Chronique | KMFDM - HYËNA

Pierre Sopor 07 septembre 2022

Ironie cinglante, crocs acérés : KMFDM a bien choisi son nouvel animal totem. Pour aborder la folie du monde et de ses dirigeants, le groupe choisit le ricanement moqueur et dément de la hyène. Attention : sa morsure est deux fois plus puissante que celle du lion, n'allez pas croire que Sascha Konietzko et Lucia Cifarelli se sont émoussés. 

On a tendance à souvent taquiner KMFDM pour la régularité de son rythme de sortie et la ressemblance de ses albums. Pourtant, le précédent Paradise explorait quelques nouvelles pistes en assumant des hybridations inédites bienvenues. HYËNA fait de même : le rap de Rock'n'Roll Monster, l'espèce de reprise reggae du classique Trust qu'est In Dub We Trust, le rock de Black Hole, les touches new wave, post-punk et goth de Hyëna ou Immortaly Yours et son côté BAUHAUS, l'agressivité punk / hardcore de Blindface, le délire country de Deluded Desperate Dangerous & Dumb : KMFDM est, encore une fois, protéiforme. Une impression renforcée par les nombreux musiciens impliqués autour du couple Konietzko / Cifarelli, entre ceux passés par le groupe ou les guests tels que SISSY MISFIT Kumar Bent, ancien chanteur de RAGING FYAH. Des cuivres, de la décontraction, du fun, de l'ironie, des beats poids lourd et des riffs mordants : KMFDM cultive toujours l'art du contraste, du décalage et de la lourdeur, le tout en donnant l'impression de s'amuser avec une certaine nonchalance. Les dernières années n'ont pourtant pas été tendres avec le groupe, entre drames personnels et conséquences d'une pandémie les ayant placés dans une situation délicate à force de repousser les tournées... et pourtant, HYËNA est probablement leur album le plus déjanté et le plus amusant. Le ricanement comme réponse à aux tourments, encore.

Le KMFDM de HYËNA est tout de même loin de celui d'il y a dix ans. KMFDM se soucie moins de la lourdeur de ses riffs et expérimente, essaye, ne se plante jamais vraiment. Il y a toujours ce qu'il faut d'hymnes indus qui cognent (la rageuse All 4 1, Liquor Fish & Cigarettes, Hyëna ou la bien trop cool Rock'n'Roll Monster) mais l'ensemble donne parfois l'impression de partir en roue libre et de virer au trip halluciné (Déjà Vu), comme si l'absurdité d'une musique assumant son côté bordélique en empilant les samples et les directions était le meilleur reflet d'un monde qui a perdu la tête. La longueur des morceaux vient appuyer ce sentiment : s'étirant jusqu'à dix minutes et au-delà, ils ont souvent leur vie propre, nous trimballant dans tous les sens. Si la touche KMFDM est bien là, entre auto-citations, sens du groove toujours irrésistible, beats catchy et un duo Konietzko / Cifarelli complémentaire (la morgue monolithique de l'un, l'expressivité de l'autre), l'auditeur se retrouve un peu, tel Alice dans le terrier du Lapin Blanc, trimballé de surprises en surprises dès le deuxième titre.

HYËNA prolonge et assume totalement la démarche entamée avec Paradise, celle de propulser KMFDM en orbite, libre de toutes limites, au risque de s'éparpiller et de parfois perdre l'auditeur. Cette fois, on ne pourra pas dire qu'ils se répètent : HYËNA est peut-être l'album le plus étrange et le plus perché du groupe, plus que jamais devenu une entité cosmopolite aux nombreux visages qui se nourrit de sa propre image pour mieux se renouveler.