Chronique | Doodseskader - The Change is Me

Pierre Sopor 3 avril 2026

On sentait bien que quelque chose se préparait du côté de Doodseskader, que leur prochain album allait être "quelque chose". Le duo belge ne vient pas de nulle part : ses précédentes oeuvres, Year One et Year Two, étaient déjà de superbes monstres mutants, à la fois déroutants et féroces. Mais un truc se tramait, là, comme on a pu le voir avec les singles sortis, avec ce superbe artwork signé Maarten Colman ou même sur scène lors de concerts particulièrement intenses et habités. The Change is Me abandonne la numérotation de ses deux ainés comme pour s'affranchir un peu plus et souligner que Doodseskader vogue désormais en totale indépendance, sur son propre label. Cette liberté a toujours fait partie du projet, qui se fiche pas mal des étiquettes (indus, grunge, rap, sludge, peu importe) et fait les choses avec une sincérité indiscutable.

Et puis Glass Mask On commence, les mots sont tranchants mais tombent avec une lourdeur impitoyable jusqu'à un refrain qui sent bon l'amour du rock alternatif des années 90. "It feels good to be stuck in the dark" : Doodseskader contemple les ténèbres, déchiffre ses tourments et, au détour d'un cri écorché, semble se disséquer en direct. C'est le premier titre et c'est déjà bouleversant.

The Change is Me est à la fois l'album le plus abouti de ce qu'on n'ose pas vraiment appeler une formule, car cela impliquerait que Doodseskader suit un cahier des charges, mais également l'album le plus accessible saigné par Tim de Gieter et Sigfried Burroughs. Les idées jaillissent comme les hurlements, on alterne entre mélancolie accablante (Please Just Make It Stop et sa trap industrielle hypnotique) et révolte (Celebrity Culture Simp Farm), menace (No Laughter in Me, assassine, ou la futuriste It Keeps On Stinging, à la fois dansante et dévastatrice) ou introspection avec sincérité et sans complaisance. Les contrastes nous sautent à la gorge comme les jumpscares d'un film d'horreur : attention, on ne se frotte pas à ce genre de choses sans prendre quelques risques ! De toute façon, comme on se le fait gueuler dessus, WE'RE FUUUUUUCKED.

Pourtant, dans toute cette rage, toute cette tempête de tourments, Doodseskader semble également évoluer, grandir, muter en direct. Au milieu de l'album, Weaponizing My Failures en est peut-être l'essence même : oui, on est flingués, fracassés, foireux. C'est comme ça. Il y a des choses qui ne se cachent pas, ne se réparent pas. Il faut savoir vivre avec, l'accepter et, avec cette prise de conscience, Doodseskader dégage également un truc réconfortant et fédérateur : cette musique-là, si intime, si honnête, elle est aussi pour chaque personne un peu foireuse, un peu brisée. C'est à dire tout le monde. La démarche est salvatrice quand chacun semble obsédé par l'image factice et débile de perfection renvoyée sur les réseaux sociaux...

C'est là le coup de force de Doodseskader avec The Change is Me. Malgré l'aspect fortement personnel d'un album qui s'apparente à un auto-exorcisme, malgré le côté polymorphe d'une musique mutante, le duo réussit ce tour de magie de donner vie à une oeuvre universelle qui pourrait aussi bien être un album-étendard moderne. Un truc fou, décomplexé, vital, viscéral, réellement cathartique, un album-patchwork qui, comme la créature de Frankenstein, naît de la souffrance et y forge son identité et dont l'apparence pourrait désarçonner ceux qui sont incapables de voir au-delà. Ça va faire mal mais ça ira mieux après. Quel beau monstre.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe