Mai Mai Mai + Sturle Dagsland + Dolomede @ La Mécanique Ondulatoire - Paris (75) - 6 mai 2026

Live Report | Mai Mai Mai + Sturle Dagsland + Dolomede @ La Mécanique Ondulatoire - Paris (75) - 6 mai 2026

Pierre Sopor 9 mai 2026

En mai, fais ce qu'il te plaît nous répète la sagesse décérébrée des anciens, ces phrases que l'on récite sans réfléchir à quel point ça peut être idiot. Mais alors, s'il y a Mai Mai Mai en mai, est-ce que ça nous plait-plait-plait ? Nous avons mené l'enquête, un brin chafouins que ça ne soit pas le 3 mai parce qu'on aurait pu trouver un autre jeu de mot, ni le 4 parce qu'on aurait pu dire "Mai Mai Mai the fourth be with you", comme si on était des vrais fans de Star Trek. Peu importe : la soirée organisée par Sanit Mils nous faisait de l’œil, comme c'est souvent le cas quand on nous propose à la fois un rituel dans une cave, en l’occurrence celle de la Mécanique Ondulatoire, mais aussi de découvrir sur scène quelque chose de vraiment inclassable et dingue comme Sturle Dagsland.

DOLOMEDE

On descend dans le sous-sol de la Méca comme on passe des paliers en plongée : progressivement, par cap, histoire de quitter la réalité de manière progressive et de ne pas perdre totalement l'esprit tout de suite. Le DJ set de Dolomede nous accompagne dans ce largage des amarres par étapes. Fidèle à l'esprit de la soirée, on commence tout doux, sur des nappes atmosphériques discrètes. Il n'y a pas foule encore, mais les présents écoutent : quand on vient voir Mai Mai Mai, on n'a pas peur d'un peu d'ambient ! Petit à petit, le set mute et l'on passe d'une électronique plus affirmée à quelque chose de plus tellurique, presque jusqu'à un post-rock solaire (Daturah)... Est-ce qu'on est sous terre pour prendre le soleil ? Certainement pas ! Heureusement, dans ses derniers moments, le set vire à un truc méchant le temps d'une conclusion torturée avec Black Cathedral de Meshuggah, qui flirte avec le black metal et viens mettre un point final apocalyptique à cette balade, passée par Emma Grace et The Black Dog. Un peu Charon qui nous trimballerait sur sa barque, Dolomede nous a pris par la main pour nous faire entrer, petit à petit, dans le monde parallèle où va se dérouler la suite de la soirée.

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STURLE DAGSLAND

L'an dernier, Sturle Dagsland jouait au Wave Gotik Treffen. Depuis, nous avons cherché à percer le mystère. L'enquête, cependant, a de quoi dérouter : il suffit de jeter un œil à la liste des genres associés à Sturle Dagsland pour se perdre. Vous connaissez tous les genres de musique du monde ? Voilà. Pop, folk, avant-garde, jazz, post-rock, electro, noise... Laissez-tomber.

En fait, laissez tomber tout court. Vous pouvez essayer de frimer et aller écouter en studio pour y coller une étiquette ou avoir l'impression de connaître. Tous vos efforts seront vains. On ne peut pas cerner Sturle Dagsland et on ne peut certainement pas avoir la moindre idée de ce qu'est ce truc-là avant de l'avoir vu sur scène. Sturle, collants à paillette et bonnet à oreilles pointues, est accompagné de son frère Sjur, plus discret. Par terre, c'est le bordel, il y a des tas d'instruments hétéroclites. Le concert commence, hop, une nappe d'ambiance, des percussions hypnotiques, un chant de gorge chamanique, un truc genre Heilung, quoi. Et puis tout à coup Sturle se contorsionne, se met à faire des sons stridents et met des coups de pied dans sa cymbale. Hein ?

Les morceaux ont pour titre des onomatopées et des bruits de bouche (sauf celui qui est nommé par le son que fait un goulot de bouteille quand on souffle dedans). "Le prochain morceau a pour titre Gniihiihihihi glouglouglou krkrkrkrkrkrkkr hihihihihi", nous explique-t-il. Sturle se tord, saute, fait du karaté avec lui-même et ses instruments, sa voix impressionne dans les aiguës, son chant est quelque part entre celui d'un Mogwai et d'un ballon de baudruche dont on torture la membrane. Sturle et Sjur nous emmènent quelque part entre une nuit avec David Lynch et les rêveries psychédéliques d'un farfadet ayant abusé de poudre de fée.

Le public est médusé, amusé par cette performance à la limite du too-much mais suffisamment sincère pour ne pas être ridicule. Il se dégage une forme de poésie de cette folie douce, de cette absurdité. On peut rigoler mais le spectacle est aussi saisissant de maîtrise, même s'il semble parfois totalement improvisé. Puis Sturle part gambader dans le public et se rouler un peu par terre, histoire de. Il s'est vraiment passé un truc, là. On ne sait pas vraiment quoi, en revanche... mais alors que nous voyions il y a quelques mois dans la même salle un gars en slip et cape faire du black metal en jouant de la batterie avec les pieds pendant que ses mains s'occupaient de la guitare (c'était Nuit Noire), on a pu à nouveau y ressentir un truc trop rare : la surprise, la vraie, celle qui nous laisse dans un état de totale interrogation. En fait, on n'a aucune idée de si ce truc a vraiment eu lieu.

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MAI MAI MAI

Le changement d'ambiance est radical. Fini les dirlidigididondon, les turlupirlipipipouetpouet et les zirlizlagagaguluguluzwim-pfout et place au rituel drone / ambient / noise / folk de Mai Mai Mai. La dernière fois que nous l'avions vu à Paris, c'était à Petit Bain en première partie de Heartworms. Cette fois-ci, il n'y a pas d'écran... dans un premier temps, on le regrette. Après tout, un projet audio-visuel comme se présente Mai Mai Mai, forcément, perd un peu de son propos quand on ampute la partie visuelle ! Oui, mais à la place, il y a de la fumée, beaucoup de fumée.

Et finalement, ce n'est pas si grave. Si les vidéos aident à saisir l'univers et le propos de Mai Mai Mai, qui nous plonge dans le folklore d'Italie du Sud, ses rites et traditions, la fumée laisse plus de place à notre imagination, un espace pour que nos esprits puissent errer et remplir eux-mêmes le vide et les silences. Une silhouette anonyme dans un épais brouillard : voilà qui va en laisser, de la place pour l'imagination !

Mai Mai Mai venait présenter son récent album Karakoz. Dessus, ses influences méditerranéennes se mélangent à des sonorités moyen-orientales. L'album a été enregistré à Ramallah et Bethlehem en Palestine, en collaboration avec des musiciens locaux pour puiser dans leur héritage sonore. Entre hommage à la richesse culturelle d'une région et témoignage des massacres en cours, le résultat est évidemment rempli de fantômes.

Très vite, les nappes se retrouvent hantées de mélancolie, les fantômes soupirant dans les machines sont libérés dans les brumes de la Mécanique Ondulatoire par cette silhouette encapuchonné devenue medium. Mai Mai Mai invoque des époques et des esprits. Les pulsations se font hypnotiques, sa musique se remplit de sons divers, des enregistrements, des textures, qui font exister les mondes qu'il invoque. Son rite, sans interruption, mélange le funèbre à quelque chose de bien vivant, un cœur qui bat, qui résiste à l'obscurité.

Quand arrive la fin, il faut remonter à la surface. On a passé la soirée à voyager : hallucinations oniriques, transes, fantômes... Une drôle d'expérience dont on s'extirpe en se demandant si tout a vraiment eu lieu comme on s'en souvient. En fait, peu importe : on a bien vu que la réalité dont tout le monde semble faire tout un flan n'est finalement pas un truc si solide que ça.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe