Les venues de Jozef Van Wissem, pourtant pas si rares que ça à Paris, sont toujours un événement. Le célèbre luthiste était de retour en région parisienne moins d'un an après avoir plongé la Cigale dans les ténèbres en compagnie de son binôme Jim Jarmusch. Sans Jarmusch, on n'a pas besoin d'une salle aussi grande alors direction Mains d’Œuvres pour une soirée placée sous le signe des ténèbres minimalistes.
BLEU REINE
Cela dit, avant de pouvoir faire la gueule pour de bon dans la pénombre, on pouvait évacuer les derniers rayons de soleil qui corrompaient encore nos âmes en compagnie de Bleu Reine. On la connaît bien, on sait avec quelle adresse elle sait désarmer la tension d'un trait d'humour. Avant de commencer son set, elle prévient : "je suis très très intimidée, mon cerveau est en mode survie, c'est comme avoir très envie de faire pipi". On l'a déjà vue en solo ou accompagnée de tout un groupe. Ce soir elle est (presque seule). Hop-hop, elle tire sur un câble en fond de scène, ça retourne un bidule, pas grave, il est l'heure de commencer. Un peu de nervosité, un peu de complicité, comme d'habitude Bleu Reine se met le public en poche avant même d'attaquer.
A chaque fois, on a l'impression que la musicienne essaye de nouvelles choses, mute et évolue, jouant avec sa musique, la laissant vivre sur scène. Avec son groupe, sa poésie folk tout en douceur gagnait une lourdeur nouvelle. Là, on est surpris de découvrir de nouvelles aspérités dans des titres vieux de plusieurs années. Comme le veut la tradition, Léa Jacta Est la rejoint au thérémine pour quelques titres hors-réalité. Le point d'orgue du concert arrive après Belle qui Tiens ma Vie et un disclaimer : "on a revu Blair Witch ensemble il y a quelques jours et ça risque de s'entendre... le prochain titre, vous ne le connaissez pas et nous non plus puisqu'il s'agit d'une impro". On plonge alors dans une incantation noise / ritual mystique sombre et hypnotique ultra-cool, ouais, trop bien les sorcières, trop bien les trucs occultes, trop bien les ténèbres !
Bleu Reine donne l'impression de s'être assombrie. Ce n'est pas nous qui allons nous en plaindre. Elle interroge le public : "vous préférez une chanson dreamy ou une chanson vengeresse ?". Évidemment, on vote pour la vengeance, qu'on nous promet "digne d'un générique de Jason Bourne". Que ce soit avec ce nouveau titre, aux touches electro / indus rentre-dedans, ou avec les anciens morceaux (Retournée, jouée en fin de set, se retrouve hantée par des touches drone / noise bruitistes surprenantes et jouissives), Bleu Reine nous a surpris avec ses envies de partir dans de nouvelles directions, de casser les codes, de faire du bruit autour de ses chansons douce-amères. Les applaudissements sont chaleureux. Modeste, elle nous accuse : "vous êtes tellement polis. Merci pour votre politesse". Et merci à Bleu Reine pour les jolies bizarreries.
JOZEF VAN WISSEM
Un nuage de fumée annonce l'arrivée du boss, qui semble émerger de son caveau. Grand chapeau noir, crucifix autour du coup, le luth à la main, il émerge des ombres, s’assoit au milieu de la scène et commence à jouer sans plus de cérémonie. Devant, dans le public, certaines personnes s’assoient aussi par terre pour mieux écouter... Si cette idée avait été reprise par plus de monde, tout le monde aurait peut-être pu voir la scène, même depuis le fond, où des petits malins ont trouvé des chaises sur lesquelles se tenir debout !
Jozef Van Wissem pince les cordes de son luth. On a très vite le droit à un morceau de sa bande originale pour le Nosferatu de 1922 : c'est une soirée pour les vampires. Puis des titres de son superbe The Night Dwells in the Day. Il adapte et mélange des morceaux qui s'enchaînent avec ce même air solennel, ce même respect d'un auditoire qui a conscience d'assister à quelque chose qui tient du rituel. L'écoute est religieuse. On gagne en intensité quand les percussions de The Devil is a Fair Angel and the Serpent a Subtle Beast se mettent à marteler l'atmosphère. Quelques têtes oscillent en rythme, notamment celle de Van Wissem... qui doit tout de même faire attention à ne pas faire tomber son éternel chapeau ! Dans ce minimalisme cérémoniel naît une théâtralité, une poésie hypnotique. Rarement, sa voix grave retentit, légèrement chevrotante, nimbée d'une réverbération gothique, le temps de psalmodier quelques incantations sur The Day is Coming et Love Destroys Us.
Le temps file à une vitesse : si vous aviez jeté un œil au cahier plastifié posé à ses pieds en début de concert, vous auriez eu l'impression que Jozef Van Wissem s'apprêtait à jouer pendant des heures. Non, c'est juste que les titres des morceaux font la taille d'un petit paragraphe. Au bout d'une petite heure, il se lève et marche jusqu'au fond de la scène avant de revenir immédiatement : on a connu des artistes qui font durer le suspense pré-rappel plus longtemps ! Les téléphones se lèvent alors que la musique du cultissime Only Lovers Left Alive, à laquelle il doit probablement une grande partie de sa popularité, retentit. Puis il se relève, nous salue (pour de bon cette fois) et s'en va, tout simplement. On n'a pas vu le temps passer, ce drôle de bonhomme exerce un pouvoir de fascination bien particulier capable de suspendre le temps et d'accaparer toute notre attention avec une musique qui, en apparence, pourrait pourtant sembler d'une simplicité désarmante. La grande classe.





























