Doodseskader + Lila Ehjä @ Point Éphémère - Paris (75) - 6 mai 2026

Live Report | Doodseskader + Lila Ehjä @ Point Éphémère - Paris (75) - 6 mai 2026

Pierre Sopor 6 mai 2026

Il y a des affiches qui nous affolent, des concerts que l'on attend fébrilement. Ça va quand même finir par se savoir qu'avec The Change is Me, Doodseskader sortait le mois dernier le meilleur album de l'année (pour l'instant) ! Mais ce n'est pas tout... Avec Lila Ehjä en première partie et son mélange de cold wave et d'indus en nuances de noir, la soirée s'annonçait comme on les aime : variée, authentique, intime et affranchie des règles ennuyeuses de prétendue "cohérence des genres" ou ce genre de choses dont les gens de l'ancien monde avaient besoin pour ranger leurs CDs dans des tiroirs. Essaye un peu de ranger Doodseskader dans un tiroir, tu vas voir, ces deux Belges vont te péter tous tes meubles et tu pourras déménager.

LILA EHJÄ

En mai, fais ce qu'il te plaît. Ouais, bah c'est parfait : il fait gris, il flotte, le RER A déconne, y'a même pas grand monde sur la ligne 2, toutes les étoiles noires s'alignent pour le gros coup de cafard au parfum urbain de Lila Ehjä. Il fait noir, elle est habillée en noir, des images sont projetées derrière elle : des textures, un visage, mais surtout du noir. Enfin, à un moment, elle demande un peu de rouge quand même !

Chez Lila Ehjä, on apprécie toujours autant l'approche bien personnelle des musiques sombres en "wave". On sent que ses références sont multiples et que, bien loin de suivre une seule façon de faire, elle s'amuse à emprunter la froideur nocturne des néons blafards de la cold wave en y ajoutant une intensité plus EBM par-ci, des déviances bruitistes et industrielles par-là et surtout des couches de guitare qui lorgnent sacrément vers le metal obscur. Le résultat est froid, opaque, dense comme un épais brouillard hivernal mais également fantomatique : chaque son nous parvient à travers une brume de réverbération. On écoute alors la musique comme on discute avec les spectres, ce qui est toujours plutôt cool.

On se laisse alors trimballer par cette poésie sépulcrale, les seules lumières sont celles qui se reflètent dans les flaques, le genre de lumières qu'il vaut mieux éviter de suivre si l'on ne veut pas finir la tronche dans le caniveau. Sur scène, Lila Ehjä est seule. Enfin, pas vraiment seule : elle a les ténèbres avec elle, ce qui est peut-être la meilleure des compagnies, mais aussi sa guitare et quelques poses théâtrales. Sa prestation est incarnée, il y a un truc viscéral là-dedans qui évite le côté blasé et détaché que l'on peut parfois trouver dans tout ce qui est "musiques sombres qui finissent par le mot "wave"", mais aussi une forme de décalage, un truc vaguement conscient de jouer avec les codes de la darkness en en rajoutant pile ce qu'il faut pour que ça soit cool sans pour autant que ça ne devienne factice. 

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DOODSESKADER

Factice, comme beaucoup d'autres mots, ne colle vraiment pas à Doodseskader. Tim de Gieter et Sigfried Burroughs s'installent sur scène. L'ambiance est électrique et les premiers instants sont intenses : il n'y a décidément rien qui ne peut coller à ces deux-là qui attaquent avec Glass Mask On. L'écran affiche 45, le tee-shirt de Tim dit 93. La musique mélange hip-hop, indus, rock alternatif des années 90, grunge, hardcore, sludge... Le concert a commencé depuis depuis une minute que ça a déjà été méchant, agressif, mélancolique, poétique, écorché. 

Et puis tout s'arrête. "Sa mère le jack" crie un type dans le public : problème technique, une prise jack a lâché. Le concert s'interrompt dix bonnes minutes alors qu'il venait de commencer, notre cœur se brise. Doodseskader mérite tellement mieux et nous avait déjà offert, en un titre, tant de choses, tant d'eux. Ces deux-là semblent trimballer une malédiction, une ombre qui vient les plomber. "Sa mère le jack, je vais me le tatouer sur le front" répond Tim. Ouais, bah on peut aussi se tatouer "Doodseskader mérite tellement mieux". Le concert finit par reprendre sous des applaudissements chaleureux avec la furieuse Celebrity Culture Simp Farm, alias "la chanson où on gueule "we're fucked"". "La vie, c'est comme un problème technique" commence à nous dire Tim, on s'attend à une punchline rigolote mais la chute tombe "...j'ai juste envie que ça s'arrête". Sa façon d'introduire Please Just Make it Stop est révélatrice d'une humeur pesante, un truc lourd, étouffant.

Entre les morceaux, Doodseskader nous laisse quelques instants dans le noir, le 45 brille sur l'écran pendant que des nappes oppressantes servent d'instants d'introspection, comme s'ils avaient besoin de se plonger dans l'humeur qu'exige le morceau. La rage est là, bouillante, mais l'atmosphère est surtout au mal-être, au désespoir. Leurs voix se répondent, entre éruptions de violence et rengaines entêtantes. Les idées se succèdent, toujours renouvelées, et à moins de connaître les morceaux, il est impossible d'anticiper dans quelle direction ça va partir.

Dans le public, les esprits s'échauffent. L'agressivité d'un ou deux types dans la fosse gâche la fête pour les autres. Doodseskader mérite tellement mieux. "On n'est pas à un concert de Roméo Elvis ici, personne ne se fait toucher sans en avoir envie" désamorce Tim, applaudi à nouveau. On sent aussi, venant du public, une envie de soutenir ces deux artistes, de leur transmettre à quel point ce qu'ils font est spécial et salvateur, et c'est plutôt touchant... Enfin, il y a aussi les quelques relous qui passent le concert à parler fort et faire les marioles au bar, leurs voix venant pourrir les instants de silence. Doodseskader mérite tellement mieux.

Sur scène, il y a deux types qui donnent tout, qui déballent leurs tripes, qui proposent un truc mutant unique, authentique et profondément personnel, dont les souffrances sont sublimées par une musique qui, dans sa violence et ses tourments, agit comme un baume réparateur. Doodseskader est là et semble saigner chaque note, chaque mot, suer chaque particule de son âme pour nous l'offrir sans détour, sans fausse pudeur, avec une intégrité qui tient presque de la mise en danger : réussir à dégager une telle puissance et autant de vulnérabilité tient du miracle, un numéro d'équilibriste fragile et acrobatique.

On fêtait la sortie de The Change is Me et ses morceaux sont à l'honneur : les refrains hypnotiques de Weaponizing my Failure, le gros tabassage techno ultra-véner du final de No Laughter in Me ou la frénésie mordante d'It Keeps on Stinging remplissent l'air du Point Éphémère. En conclusion, on revient un peu en arrière avec deux "anciens" titres : The Sheer Horror of the Human Condition et l'incontournable FLF histoire de nous achever sur un parpaing impitoyable noise / rap / indus ultra-lourd où le flamand claque comme jamais.  

Donc ouais, forcément, ça tuait. Doodseskader n'a pas seulement sorti le meilleur album de l'année, c'est aussi un groupe à voir sur scène absolument pour son énergie de possédés, son authenticité, sa démarche d'honnêteté absolue qui tient de l'exorcisme et sa proposition musicale, tempête d'émotions, de sons, de trouvailles. A force, la malédiction sera rompue, à force la vie leur rendra tout ce qu'ils donnent. Nous, on a reçu tout ça de leur part, ce partage. Eux continuent de mériter mieux. Mais ce sentiment doux-amer, finalement, leur colle à la peau mieux que n'importe quelle étiquette : Doodseskader nous rappelle que c'est la vie, dans toutes ses injustices, et que c'est aussi comme ça que l'humanité est belle, quand elle est honnête dans ses imperfections et ses cicatrices. Vivement la prochaine fois, alors !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe