Anna von Hausswolff nous a beaucoup surpris l'an passé avec son dernier album Iconoclasts (chronique). L'artiste suédoise était brusquement sortie des ténèbres pour nous montrer une lumière éblouissante tout en portant sa créativité rageuse à un stade inouï ; le disque nous a perturbés, intrigués puis finalement conquis. À présent que sa tournée passe par la France, nous sommes donc allés la voir à Paris avec une certaine curiosité, nous demandant ce que donnerait sur scène cet album hors-norme autant qu'impatients de voir sur scène certains des morceaux sombres que nous lui connaissions. Par la même occasion, nous allions découvrir en première partie une autre artiste suédoise, Lisen Rylander Löve, dont les expérimentations mêlant saxophone et électronique sous influence du jazz résonnent avec le virage récemment pris par Anna von Hausswolff.
Lisen Rylander Löve
Le Trabendo est déjà bien dense quand les lumières s'éteignent. Elles ne se rallumeront qu'une petite demi-heure plus tard. Une demi-heure, c'est court mais c'est assez pour que Lisen Rylander Löve ne prenne son audience par la main pour l'inviter dans son monde.
Dans la pénombre, avec son saxophone, elle impose un climat de film noir, mystérieux et opaque. Peut-être difficile à appréhender en studio en raison de son éclectisme, sa musique trouve en live une unité et une cohérence qui facilitent l'immersion. Il n'est pas encore 20h mais c'est comme si on était coincés dans un bar perdu hors du temps depuis plusieurs nuits déjà. Sa voix nous parvient à travers d'épaisses couches de filtres, sorte d'appel fantomatique hanté par des spectres de Beth Gibbons. Son jazz sombre est traversé de nappes électroniques, de drones menaçants, d'expérimentations mutantes qu'elle mène seule sur scène. L'écoute est, déjà, religieuse : le public sait ce qu'il est venu voir et sait que ce n'est pas le genre de concert où l'on retire son tee-shirt pour le faire tournoyer au-dessus de sa tête. Quelques mauvaises langues craignaient de s'ennuyer poliment mais Lisen Rylander Löve sait capter l'attention et nous piéger dans sa pénombre. On peut cependant se demander si la proximité musicale avec la tête d'affiche n'est pas trop évidente... faut-il rester dans les mêmes esthétiques sonores ou chercher à surprendre ? A vous de vous faire votre opinion, mais les artistes sur scène ce soir partageaient ce don pour transformer le temps en rêveries. Un joli fil rouge commençait à se tisser dans l'obscurité puisque, quelques minutes plus tard, c'est à nouveau elle qui lancera le cérémoniel d'Anna von Hausswolff.
Anna von Hausswolff
Lorsque la lumière s'éteint et que retentit à nouveau le saxophone, toutefois, Lisen Rylander Löve est de nouveau sur scène mais elle n'est plus seule : autour du projecteur qui l'illumine, on distingue les autres musiciens et derrière elle, la petite silhouette blonde d'Anna von Hausswolff qui se tient à côté de son orgue ; c'est en effet le saxophone de Lisen qui se charge de l'introduire par Consensual Neglect, bel instrumental au milieu de l'album Iconoclasts. Anna commence ensuite à chanter, puissante et sereine, et c'est l'éclosion : guitariste, claviériste et batteur s'animent à leur tour sous les lumières, on reconnaît le morceau en forme de lente ascension Facing The Atlas. Ce n'était qu'un prélude, un échauffement, car cette douce ascension finie, le concert s'envole sur les morceaux suivants tirés du dernier album : le vibrant The Mouth finit par une brusque accélération furieuse où la batterie s'en donne à cœur joie, plus chaotique qu'en studio, tandis qu'Anna von Hausswolff ne tient visiblement plus en place, sautant en tous sens avec une énergie communicative ; le morceau-fleuve The Iconoclast nous la montre passant du déchaînement à la sérénité retrouvée avec une puissance imparable dans ses envolées aigües ; même la ballade The Whole Woman, qui sur l'album était en duo avec Iggy Pop, ne nous sort pas de cette énergie, la conviction qu'y met Anna et la force tranquille du rythme y pourvoient. On le voit, les nouveaux morceaux avec leur orientation étonnamment pop ont une belle puissance en live, emplis d'une énergie libératoire.
Pour notre plus grand plaisir, on a cependant aussi l'occasion d'entendre plusieurs titres tirés des travaux précédents d'Anna von Hausswolff. Le retournement émotionnel est total lorsque surgit The Mysterious Vanishing of Electra, effroyable par sa violence répétitive et les cris désespérés d'Anna ! Rebelote ensuite, mais d'une autre façon, lorsque l'on revient aux morceaux d'Iconoclasts avec l'éclatante Stardust puis la ballade douce-amère Aging Young Women avant d'enchaîner sur les noires incantations dark ambiant de Ugly and Vengeful, monument d'angoisse qui débouche sur un final infernal... Ugly and Vengeful et The Mysterious Vanishing of Electra sont tous deux tirés de Dead Magic, l'album le plus sombre d'Anna von Hausswolff à ce jour : visiblement, le but était de maximiser l'écart émotionnel ! Le rappel nous réserve néanmoins encore de belles surprises : Funeral for My Future Children de l'album Ceremony, plus sobre, faisant la part belle à l'orgue d'une manière rafraîchissante, et surtout Struggle With The Beast, le morceau le plus riche et le plus épique d'Iconoclasts ! Il est à sa façon aussi fort qu'un The Mysterious Vanishing et c'est sur sa hargne victorieuse qu'Anna von Hausswolff nous laisse finalement.
Le concert était long et pourtant, on n'avait aucune envie qu'il s'arrête. Il n'y a pas eu besoin d'artifices pour nous entraîner, le spectacle s'est contenté sur le plan visuel d'effets de lumière assez simples ; il a suffi de l'ardeur et la sincérité que met Anna von Hausswolff dans son interprétation ainsi que de la vitalité avec laquelle les titres sont développés en live pour faire de ce concert un moment extraordinaire.






























