Aesthetic Perfection + Priest @ Backstage by the Mill - Paris (75) - 2 novembre 2026

Live Report | Aesthetic Perfection + Priest @ Backstage by the Mill - Paris (75) - 2 novembre 2026

Pierre Sopor 5 novembre 2026

Il avait juré, mais un peu tôt, que l'on ne l'y prendrait plus : lors de sa dernière venue à Paris en tête d'affiche, Daniel Graves nous expliquait en interview qu'Aesthetic Perfection ne ferait plus de tournées à moins de s'y retrouver financièrement. Il faut croire qu'avoir joué devant des dizaines de milliers de personnes en première partie de Lindemann a permis à son projet de percer un certain plafond de verre et de toucher un nouveau public : ce soir, une longue file d'attente s'agglutine pour entrer dans le Backstage by the Mill, plein à craquer. C'est autre chose que ce Petit Bain pas franchement plein de 2023, et il faut alors féliciter Garmonbozia pour son flair et d'avoir pris l'initiative d'organiser cette nouvelle date.

Des tee-shirts Rammstein partout, des semi-moldus habitués aux grandes salles qui se demandent ce que c'est que cet endroit tout petit, des gens qui ne parlent pas français : voilà qui change des quelques goths parisiens habituels qui, ce soir, se demandent bien ce que c'est que cette foule venue en masse assister aux facéties de Graves et ses collègues ! Avec Priest en première partie, on échauffe nos popotins, ça va dandiner sévèrement. Graves a déjà décrit sa musique comme une rencontre décomplexée entre Combichrist et des trucs genre Britney Spears ou Justin Timberlake. Alors allons-y : ce soir, c'est Justin Tomberlake, Britney Desespears, Lady Gagoth, Eiffel 666...

PRIEST

Déjà les corps s'entassent devant la scène pour Priest. Avec leur look, les trois Suédois se font forcément remarquer avant même que l'on ne jette une oreille à leur mélange synthpop / synthwave retro aux éternelles influences geek et horrifiques. En studio, leur musique ouvertement kitsch et lumineuse manque peut-être un peu de méchanceté et d'ombres pour pleinement passionner nos cœurs flétris. En live, cependant, Priest a un truc pour rapidement se mettre le public en poche. L'intro, reprend la partition de Jeroen Tel pour le jeu vidéo Supremacy: Your Will Be Done, connu aussi sous le nom Overlord, et que s'appropriait d'ailleurs également Master Boot Record. Quand Linton Rubino, alias Mercury, arrive sur scène, les nappes de synthés entre le giallo italien et le film de SF mutent en hybride EBM / pop avec The Pit. Le maître de cérémonie se dandine comme un possédé dans sa soutane de latex, la petite diode rouge greffée à son masque envoie des lasers. Si Clive Barker avait réalisé Terminator et que la bande-son était composée de remixes de Depeche Mode par Lady Gaga, ça pourrait ressembler à Priest.

Il y a en effet dans ce chant théâtral quelques airs de Dave Gahan, notamment pendant Demon's Call ou la ténébreuse The Cross. La récente Python, le genre de trucs dont l'énergie contagieuse qui provoque les danses les plus pourries et exubérantes possibles, nous fait prendre conscience de ce qu'il manque vraiment à Priest : un énorme crâne en boule à facette, suspendu au-dessus d'eux. Ça aurait de la gueule. "Merci, Français" nous dit le prêtre. "Est-ce que vous appelez ça du divertissement ? Dans le temps, on disait vaudeville" : la fin approche mais avant cela, l'intensité EBM de Vaudeville et son refrain ultra-catchy permet de suer encore quelques gouttes.

Avec sa démarche ouvertement rétro, piquant à la synthwave son fétichisme 80's, la messe de Priest est effectivement divertissante. Dansez, ceci est mon corps, buvez, ceci est mon son, tel est le message que ces trois silhouettes aux corps moulés de noir brillant ondulant sous les spots semblent nous envoyer. Un truc clinquant dont le venin se dissimule derrière des formules pop intemporelles, des boîtes à rythme à faire perdre pied Footloose, un look outrancier : tous les ingrédients pour que les grincheux grinchent et que les rigolos rigolent. Bref, une introduction tout à fait dans le ton avant Aesthetic Perfection !

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AESTHETIC PERFECTION

Depuis ce dernier concert en tête d'affiche trois ans plus tôt, pas mal de choses ont bougé du côté d'Aesthetic Perfection... sans pour autant que l'on puisse parler de vrai chamboulement. Le concert commence d'ailleurs exactement de la même manière : Gods & Gold et la puissance de ses riffs amplifiés par les deux guitares sur scène, S.E.X., Rhythm + Control... Daniel Graves, planqué sous son bob immonde, déroule sa partition en enchaînant les tubes imparables autant que les grimaces, transformant ses "iiii" en "èéèéèéèéèéèé" caractéristiques, faisant entonner des "oooh-ooooh, oooh-ooooh" à la chaîne, paroles que le public français semble capable de retenir ! Autour de lui, son line-up a été totalement remanié et le groupe se produit désormais à quatre avec Julia Pierce, alias NOIZITH et Lore Jarocinski qui se partagent les guitares et claviers et Aggelos Karatzas à la batterie. 

Puis, le groupe marque une pause. Aesthetic Perfection a travaillé son show et la setlist se découpe en plusieurs actes, l'occasion de changer de costumes à plusieurs reprises et de reprendre son souffle, quitte à hacher un peu le rythme. La chemise à fleur est un signe qui ne trompe pas : il  c'est l'heure de Summer Goth, facétie aussi jouissive qu'insupportable qui synthétise assez bien Aesthetic Perfection et son mélange entre paillettes clinquantes et pulsions plus sombre. Des ballons de plage sont balancés dans le public... qui se rue pour les récupérer plutôt que de jouer avec. Dites-donc, les fans de Rammstein, ils sont chauds et ne rigolent pas si y'a moyen de gratter des cadeaux ! C'est même assez surprenant de voir l'accueil réservé à Daniel Graves : il y a réellement du fanatisme dans l'air, une idolâtrie du personnage qui fait plaisir à voir autant qu'elle interroge... Certes, après plus de deux décennies de travail, ce drôle de grand bonhomme à l'œuvre si atypique et au propos bien plus intéressant que les simples formules faciles qu'y voient les esprits chagrins a bien mérité son moment, mais de l'autre, eh bien, cela crée également un sentiment de distanciation rare dans une salle de cette envergure et que l'on doit plus au public qu'au groupe. Curieux.

Pourtant, Daniel et ses acolytes se donnent sans compter. Pour un gars qui a répété à maintes reprises ne pas être à l'aise sur scène et ne pas spécialement aimer se produire en concert, Graves est pourtant un entertainer généreux. Les anciens titres plus proches de la période aggrotech du groupe (l'énervée Schendenfreude, les plus nuancées The Ones et Siren) côtoient les récents singles, dont Sorrow réalisé en collaboration avec Swarm. On note l'absence de Rorschach, récent morceau en featuring avec Priest, qui n'a pas (encore ?) l'honneur d'être jouée en live.

Les rouleaux compresseurs metal indus que sont We Bring the Beat ou Into the Void semblent, consciemment ou non, tirer les leçons du succès rencontré par Aesthetic Perfection en première partie de Lindemann car les guitares sont désormais systématiquement à l'honneur, en adéquation avec un public qui attend des gros riffs. Et ça marche du tonnerre ! On se marre bien. On se marre parce que la musique est efficace, fun. On se marre parce que Graves amuse la galerie, que ce soit en faisant agiter les bras en l'air environ 387 fois ou avec son étalage de looks de mauvais goût, notamment un survêt' sorti des années 90 comme dans le clip d'Into the Void au sujet duquel il confesse qu'il n'avait pas pensé qu'il ferait si chaud quand il a eu l'idée de le porter !

Pourtant, un des moments les plus forts et surprenants du concert arrivera lors du dernier acte quand Graves, de retour sur scène avec son ancien look, sa vieille casquette "so 2010's", pour nous interpréter seul All Beauty Destroyed. Comme à poil sans ses collègues, avec juste quelques notes de piano, il ne fait plus le clown, il ne fait plus face au public : de profil, on le sent concentré. On repense alors à ce Daniel sincère, celui qui se dit anxieux face à la foule, et on le reconnaît bien là, sans ses mimiques clownesques, sans ses tubes. Et ce Daniel là, il assure. Le public se tait, les fans de Rammstein se disent "ah tiens, ça change mais c'est pas mal aussi". Les habitués savent que c'est un moment rare et l'apprécient à sa juste valeur.

On ressort alors du Backstage avec un mélange de sentiments difficiles à détricoter. Aesthetic Perfection, comme d'habitude, est la garantie d'un show décomplexé, où l'humour et l'envie de divertir n'empêchent pas la sincérité et sur scène tout le monde prend soin d'offrir au public le meilleur moment possible. Ça nous fait aussi très plaisir de voir qu'après tant d'années, les outrances assumées de la formule si particulière de Daniel Graves semblent enfin avoir trouvé un public plus large, car il l'a bien mérité. On en ressort néanmoins avec cette impression que le projet est actuellement en un état transitoire, un entre-deux où il est déjà traité par son public comme le truc bien plus gros qu'il pourrait, enfin, devenir. Voir un artiste que l'on pouvait considérer comme culte auprès d'un cercle restreint d'initiés sur le point de devenir véritable icône adulé après tout ce temps est certes excitant mais ne se fait pas sans une certaine sensation de perte, comme un secret chelou qui ne nous appartenait de toute façon pas et qu'il faut désormais partager ! On n'oserait avoir l'audace de l'affirmer, mais au moment de trinquer en l'honneur de cette date sold-out, Daniel Graves avait presque l'air de passer une bonne soirée : peut-être que si ça se passe toujours aussi bien, il finira par y prendre goût !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe