Polichinel - 0000-00-00

Polichinel - 0000-00-00

Pierre Sopor 05 mai 2016

Polichinel c'est fini. 'Apocalypse En Ré Mineur' marque la fin de ce projet atypique et fascinant. Son créateur, DNA Noir, revient pour nous une dernière fois sur cette aventure avant, on l'espère, de passer à autre chose.

Comme un prophète annonce l’apocalypse, tu nous prévenais dès ta première interview pour nous il y a 5ans : Polichinel est un projet en trois actes, avec un début et une fin. 'Apocalypse En Ré Mineur' marque la fin de Polichinel. Qu’est ce qui a motivé ce choix ?
'Confiture et Vitriol' est sorti en 2008, 'AERM' en 2015. J’ai commencé ce projet en 2004, avec comme genèse une 'Enfantine Petite Maquette', et je n'ai jamais su à l’avance le cheminement que Polichinel allait prendre. Ce qui a motivé ce choix, c’est que je suis arrivé à la fin tout simplement. Polichinel est un chapitre de ma vie. Ce chapitre est clos désormais. Certains choix personnels sont également la source de cette orientation. L’autre choix est purement artistique, la musique n’est pas la seule discipline que je pratique. L’écriture, le mime, la danse , le théâtre de marionnettes et le théâtre ne peuvent pas être associés au projet musical, et je souhaite vraiment mener à bien mes travaux dans ces autres arts.

Cet arrêt ne concerne-t-il que Polichinel, ou la musique c’est fini pour toi ?
Je continue de jouer sur mes instruments, quotidiennement, mais la 'musique' c'est devenu compliqué pour moi.

Tu parlais de diviser ton oeuvre en trois actes. Maintenant que c'est terminé, cette division te paraît toujours pertinente ? Et si oui, est ce qu'il y a des thèmes ou des titres que tu pourrais attribuer à chacun des trois actes ?
Oui c'est toujours pertinent, même si je n'ai pas respecté ce dogme que je m'étais imposé. Le premier acte pourrait être éponyme, mais si je devais lui donner un nom, ce serait 'Le Syndrome de Cotard'. Pour le second acte 'Apologie d'une Décadence', j'excluais l'album 'Vésanie', qui est un album passerelle entre les deux premiers actes, mais tout compte fait il en fait partie avec 'Les Spirales de l'Anti-thèse', 'Le Serpent Acéphale', et 'Apocalypse en Ré Mineur', ainsi que le livre 'Apologie d'une Décadence/PSDC #203'. Le troisième et dernier acte aurait du s'appeler 'Mü', e premier album devait avoir pour titre '9 Brouillons pour un Chef d'Oeuvre'. Le troisième acte ne verra pas le jour c'est une évidence. Quant à '9 Brouillons pour un Chef d'Oeuvre', c'est possible qu'il sorte un jour, mais pas sous le drapeau de Polichinel. Mais là je t'en dis trop ...

Tu as fini par de plus en plus laisser de coté tes chuchotements, qui, quelque part, étaient une de tes marques de fabrique. Pourquoi ce choix ?
Pourquoi pas ! Le “Spoken Word” (ce style de chuchotement), j’en ai fait le tour. C’est bon de crier aussi. J’ai testé en studio autre chose il y a 2/3 ans et ça m’a plu. J’ai essayé de trouver un truc qui pourrait donner une nouvelle couleur aux tracks. Certains textes méritaient aussi de ne pas être murmurés, 'Cri', 'Puzzle', ou 'Mija'. Ma voix est un instrument de musique très limité, je ne suis pas chanteur...

Après tous ces albums, si tu devais définir l’identité de Polichinel, son essence, qu’est ce que ça serait ?
Une cour de récréation apocalyptique jonchée de tournesols, où je suis le seul à jouer, avec le drapeau de la misanthropie planté au milieu. Des gens regardent, d’autres viennent faire une partie et s’en vont, et d’autres encore se font insulter par le connard qui joue au milieu.

Tu évoques souvent la décadence. C’est quoi pour toi la décadence ?
C’est d’être conscient de descendre les escaliers vers son enfer propre, et de vouloir descendre encore plus, tout en sachant que la remontée sera surhumaine, mais de descendre toujours plus, toujours plus dans le sale, en faisant abstraction de tout et en n’ayant de respect pour rien, même pas pour soi-même.

Dans le morceau ‘Dieu’, tu parles d’avoir des corbeaux sur ton épaule. Ça m’a fait penser au dieu Odin. Quand tu parles de devenir Dieu, c’est quoi pour toi Dieu ?
Dieu ? = Rires.
Par rapport aux corbeaux, c’est purement pour la rime. Rien à voir avec Odin. Ce morceau fait référence au manga Death Note, notamment avec les paroles 'Annihiler la race humaine chaque fois que j’écris un mot'. Pour répondre à ta question, et ce que j’écris n’engage que moi et j'insiste sur ce fait, je pense que 'Dieu' est le concept que l’humain a crée le plus dangereux et le plus inutile qui soit. 'Dieu' est une création purement fictive construite par l’homme. Il est facile de croire en Dieu, beaucoup plus dur de croire en soi, et encore plus dur de croire en l’autre. L’homme est faible, il a besoin de se raccrocher à quelque chose pour donner un sens à son existence. Le concept 'Dieu' est l’aubaine de ce misérabilisme. C’est ce que je pense, mais je ne prends pas en considération les notions de 'foi' ou de 'spiritualité', que je dissocie volontiers du concept 'Dieu', et qui à mon sens sont loin d’être obsolètes. Idem pour les religieux, je ne confonds pas tout. Je dissocie, comme l’artiste et l’œuvre, là c’est le concept 'Dieu' et le reste, ce qui va autour.

Depuis des années, tu utilises du japonais dans tes morceaux. Qu’est ce qui te fascine avec le Japon ?
Avant tout c’est la langue et ses sonorités. Je trouve ça apaisant.J’aime aussi le fait que n’importe quelle activité de cette culture se transforme en art. J’apprécie assez le folklore de l’ère d’Edo, les Mangas écrits et animés, le Thé, les Chats, la Poésie (Haiku). Ça doit être joli comme pays...

Tes compositions sont particulièrement travaillées. Tu as déjà envisagé de composer pour autre chose que tes albums ? Par exemple des films ?
Si l’occasion de travailler sur un film se présente pourquoi pas... Sinon oui, j’ai fait des beats pour des MC’s, et faudrait que je me mette à écrire pour un ami qui habite dans le sud aussi (ceci est une private Joke) ! Je suis ouvert, après il faut que ça m’apporte quelque chose, un beau projet quoi.  

Malgré tes textes très sombres, j’ai l’impression que tu t’es autorisé un peu de second degré sur ton dernier clip. Je me trompe ?
Absolument pas. J’ai un chien humain enfermé dans un de mes placards chez moi et je le sors quand bon me semble. Pas toi ? Le second degré, c’était important d’en mettre pour la fin, surtout sur 'AERM'. Déjà, appelé une track 'CHIEN'... Difficile de te prendre au sérieux par la suite. Faut que je te laisse, ça gratte à la porte...

Ce second degré, c’est un moyen pour toi d’éviter peut-être l’auto-caricature, de garder crédible la misanthropie de ton travail ?
Je sais pas. J’ai fait ce morceau comme ça, comme les autres, ça m’a fait délirer. Sur le tournage on s’est bien marrés. L’auto-caricature est présente et délibérée.

Il me semble que tu as beau déverser dans tes morceaux énormément de négativité, tu sembles souvent t’en prendre plus à des thèmes, des catégories, des façons de penser plus que de parler de problèmes 'personnels'. C’est un moyen de garder tes distances, ou ce qui t’affecte le plus en tant qu’être humain et artiste sont les 'grands' thèmes qui te font réagir ?
J’ai déversé ma vie dans mes tracks. Je n’ai jamais rien fait d’autre. C’est aussi ça le problème... je n’ai jamais fait de différence entre Polichinel et la vraie vie. La vraie vie c’est Polichinel, enfin c’était. Après le premier concert que j’ai fait, je ne suis plus redescendu de scène, je redescends que maintenant. Après, pour parler de problèmes personnels, Polichinel c’est pas Calogero, je suis là pour faire saigner le papier, sinon explique moi l’intérêt ? Aucun. Nous sommes d’accord. La distance, c’est pas moi qui l’ai décidé que ce soit clair. Déjà par le fait que le propre du groupe français, sauf dans le rap, ne te fait jamais partager leur gâteau. Jamais. Forcément le fossé se creuse... Après il y a eu le moment ou tous les groupes et artistes ont commencé à partager leur vie perso sur la toile, j’ai calculé la rupture, et que je ne pourrai jamais lutter contre la perversité du public du toujours plus. Les gens veulent de la musique facile avec de l’intimité teintée d’humanisme et de prise de position avec un peu d’humour, du cul, du clash, et des trucs compromettants. Il y a même des people dans l’underground maintenant... Tu vois le non-sens ? Alors j’ai décidé de ne plus lutter, et de ne plus courir, plus de courses, plus d’objectifs 'normaux' pour un groupe (promo, distrib, tournée, label, montée en puissance, notoriété, etc...). Mon seul objectif était de cracher sur la scène française globale et de lui mettre des coups de bâton. De creuser une distance avec la masse. Mon écriture nihiliste a été la meilleure passerelle pour y parvenir, et toute honnêteté je pense y être parvenu. En tant qu’être humain, franchement, plus rien ne m’affecte. Témoin d’un monde qui s’auto-détruit, qu’est que tu veux faire ? A part le mettre en musique ou en rire, je ne vois pas... L’humain est pathétique, c’est consternant. Rien, ne changera rien. Après quand je vise quelqu’un de particulier, je pense être assez explicite sur ce point. Idem pour une idée, ou une notion, ou un grand thème. Mais la grande majorité des textes, j’ai vomi d’un jet sur la feuille l’idée du moment, le ressenti, l’émotion, le moment, le moment... la vie. Ma vie.

Je suis désolé d’amener ça, mais suite aux attentats à Paris il y a quelques jours, tu as posté un message d’apaisement assez élégant sur facebook, très loin de tes messages plus “noirs” habituels. C’était important pour toi de faire la part des choses, de mettre de côté tes aspects plus sombres, pour une fois ?
Si ce message à pu apaiser quelques personnes, ou bien donner de la force à d’autres, et bien tant mieux c’était le but. Je n’ai rien mis de coté en postant ce message, j’ai juste mis en avant un peu d’humanité. Malgré moi, j’ai été attristé par ces événements.

Au final, que retiens-tu de l’expérience qu’a été Polichinel ? De positif ? Du négatif ?
Ce que je retiens de Polichinel, c’est que ça aura été dur. Très dur. Trop dur. Le positif, c'est que j’ai réussi à emmener le projet où je voulais et à l’achever. Le négatif, c'est que j’aurais mis beaucoup trop de temps et d’énergie pour y arriver. Un bon souvenir ? Les sessions live avec les musiciens que Polichinel à eu la chance de croiser. Un regret ? Ne pas avoir achever le projet du long-métrage 'Apologie d’une Décadence'.

Et du coup, que fais-tu dans l'immédiat, maintenant que c'est fini ?
Je suis chez moi, dans mon studio. J’écoute 'Without You' de Lapalux, je bois une tasse de thé au Mangoustan, je fume un splif de Purple Red Silver, je viens de terminer un carré de chocolat bon marché, de l’encens brûle... Je mets du temps à le réaliser, mais j’ai fini la dernière interwiew de Polichinel.

Un dernier mot ?
Fin de partie.
Paix et Force à toutes celles et ceux qui ont soutenu le projet de prés ou de loin.
Keep on Rocking ! Stay Tuned Biatch ! Merci à toi pour cette dernière.
Bye.

Interview réalisée le 01 janvier 1970 par