Titre : Que ton Règne Vienne - Une Histoire du Satanisme en France
Genre : Documentaire
Réalisateur : Mathias Averty
Scénario : Mathias Averty, Matthieu Colin
Année de production : 2025
Pays de production : France
Synopsis : Pour combattre l'angoisse qui le hante jour et nuit, un jeune artiste décide d'explorer sa part d'ombre. Une quête initiatique qui va le mener sur les traces du satanisme en France, des légendes d'hier aux messes noires d'aujourd'hui.

Vous connaissez peut-être déjà le travail des Furtifs, ce collectif de cinéastes basés à Nantes à qui l'on doit de nombreux clips d'artistes qui nous sont chers (Sierra Veins, Year of no Light, Fange, Sang Froid, Årabrot, Houle, Silhouette, The Ocean ou encore Alcest ont eu recours à leurs services). Ces expériences témoignent non seulement d'un attrait pour les univers sombres mais aussi un vrai sens de l'image, chaque réalisation proposant des esthétiques fortes. Suite presque logique de ce travail, Que Ton Règne Vienne voit passer ce beau monde au long-métrage sous la forme d'un documentaire. Que Ton Règne Vienne - Une Histoire du Satanisme en France (le titre se suffit à lui-même) a eu droit à quelques projections en avant-première et a été produit grâce au soutien des plateformes de streaming Shadowz et The Pit ainsi que des labels Les Acteurs de l'Ombre et Frozen Records. Pas de CNC par contre : on le précise car, privé de cette précieuse subvention, le film est pourtant très beau et ne trahit jamais un budget que l'on devine néanmoins serré. Sacrée prouesse.
Parlons d'ailleurs de l'aspect plastique, car s'il y a bien un point dans Que Ton Règne Vienne qui ne devraît pas diviser, c'est celui-ci. Les plans sont non seulement composés mais chargés de sens (le personnage que l'on suit le plus, Iokanaan, passe son film à descendre comme s'il s'enfonçait toujours plus profondément en Enfer, dans un univers souterrain servant également d'allégorie au labyrinthe intime au cœur duquel on finit par se trouver) et l'éclairage des interviews (avec notamment les truculents Jacques Sirgent et Philippe Pissier) en clair-obscur laisse ce qu'il faut de mystère tout en mettant en valeur des visages, quitte à laisser certains regard dans l'ombre. Côté musique, on est gâtés : la partition du film a été confiée à Marion Leclercq (Mütterlein) et Guillaume Galaup (Limbes), soit ce qui se fait de mieux en atmosphères torturées et metal mutant viscéral en France, mais on peut également y entendre Year of no Light, Woest (que l'on aperçoit dans le film) ou encore Alcest.

Une fois que l'on a posé cela, cependant, arrive une première interrogation : et si cette approche très esthétisante, que l'on devine héritée non seulement des clips réalisés par le collectif mais également de l'ambition de départ de réaliser un docu-fiction, ne provoquait pas un certain décalage avec le réel, plongeant le spectateur dans un univers de fantasmes, de rêveries et d'hallucinations ? C'est justement tout le propos du documentaire : ce n'est pas le réel mais une vision du réel, en l'occurence celle du réalisateur, et de ses partis-pris narratifs.
Et c'est là que Que Ton Règne Vienne ne fera pas l'unanimité. Il y a une double intention fort louable : premièrement, ancrer le film en France pour se démarquer de ce qui a déjà été fait sur le sujet (le réjouissant Hail Satan?, disponible sur Shadowz, est à voir absolument !) tout en mettant en avant les spécificités de notre culture. Ainsi, le satanisme à la française est marqué par le paris occulte du XIXème siècle et ses spirites mais également par notre culture littéraire. Kardec, Baudelaire, Lautréamont : il fut un temps où le Vatican disait que la France était le pays le plus satanique au monde, apprend-on, et notre diable est un diable tourmenté, romantique, humain. Ensuite, l'autre parti-pris est de suivre des personnages et de s'attacher à leurs histoires, leurs combats, afin de laisser la vie et la lumière prendre le dessus. Paradoxal ? Et il apportait quoi, Lucifer, déjà ?
Le choix est judicieux, a priori. D'autant plus que le satanisme comme on l'entend est finalement un phénomène relativement récent, popularisé par Anton LaVey, fait de gloubi-boulga ésotérique, d'amusantes postures taquines envers l'establishment conservateur, de grand-guignol et se revendications politiques plus ou moins affirmées (c'est même la raison d'être du Temple Satanique, aux Etats-Unis)... et où l'on ne croit pas forcément vraiment au Diable, qui devient plus une figure d'adversaire, voire de trickster malicieux, qu'on se réapproprie pour emmerder les vieux cons (qui tombent évidemment dans le panneau). Faute de structures officielles organisées, le satanisme n'a cependant, en France, pas la même portée politique que le Satanic Temple américain et le film rappelle bien qu'il existe autant de satanismes que de satanistes (le très humaniste Satanic Temple n'a rien à voir avec les terroristes néo-nazis de l'Ordre des neuf Angles, par exemple). On suit alors groupe hétéroclite relié par la souffrance, une quête de spiritualité nouvelle et de sens dans un monde où le sens devient difficile à trouver... et c'est là que, dans Que Ton Règne Vienne, arrivent nos doutes.
On apprend à connaître les personnages et leurs épreuves passées. Deuil, suicide, dépersonnalisation, drogues, violences sexuelles : les passés sont douloureux et violents. Là, Mathias Averty fait le choix de ne pas céder au sensationnalisme et d'éviter le trash racoleur (rassurez-vous, cela ne veut pas dire qu'on n'a pas droit à une ou deux scènes plus spectaculaires !). Probablement aussi dans un souci de pudeur et de protection de ses personnages, il éclipse les problèmes que l'on sent pourtant au centre de leurs existences, les tensions dans le groupe, l'addiction, les opinions politiques que l'on devine plurielles et sur lesquelles on ne s'attarde pas (pour ne pas se fâcher ? Dommage, car la dimension politique de la démarche en soufre). Si l'intention est louable, on regrette cependant que le résultat puisse finalement nuire au propos. Trop préoccupé par une envie de montrer une vision "positive" du satanisme, trop soucieux de faire apparaître ses personnages sous un jour flatteur, de montrer que ce sont des "gens bien", le film finit peut-être par trahir qui ils sont, tant on sent que leurs parts d'ombre font partie d'eux. Avoir ses démons n'empêche pas d'être une "personne bien" et certaines questions graves et sérieuses auraient mérité d'être approfondies.

Arrive alors une question propre au documentaire : la proximité avec son sujet. Ici, cette proximité ouvre des portes, on s'en doute. Néanmoins, elle amène d'autres problèmes. Outre la pudeur et la bienveillance envers les personnages qui pourrait passer pour une forme de complaisance en les épargnant, on sent aussi que ce petit monde reste plus ou moins associé aux scènes musicales underground extrêmes, autour du black metal (mais pas que). Ce qui connote et définit certains rapports aux ténèbres, au collectif, à l'imagerie horrifique, au cérémoniel. Existe-t-il d'autres groupes en France qui n'auraient pas ce lien avec le metal ? Ont-ils les mêmes rites ?
Un autre parti pris est à double tranchant : Que Ton Règne Vienne évite habilement tous les pièges du documentaire pédagogique ronflant en se privant d'une voix off qui nous viendrait surligner chaque chose entre deux interventions "d'experts". On échappe à un wikipedia illustré ou un "guide du satanisme pour les nuls". On n'aurait en revanche pas dit non à quelques éclaircissements d'un anthropologue, par exemple, pour approfondir l'aspect rituel, la recherche de groupe, etc. Souvent, le film nous pousse à réfléchir pour atteindre nos conclusions, une démarche plaisante mais qui peut aussi nous laisser sur le carreau ou nous induire en erreur. Ainsi, dans une des séquences les plus réussies du film, au début, on voit trois personnages essayer maladroitement leur premier rituel, un peu paumés. Plus tard, on découvrira ceux qui se tiennent clandestinement dans des grottes près de Marseille, nettement plus codifiés. La cérémonie, bric-à-brac d'occultistes fait de bouddhisme, de détournement de christianisme ou encore d'alchimie donne une impression de mysticisme amateur, à la limite d'une soirée jeu de rôle prise un peu trop au sérieux.
Pourtant, on peut aussi y voir là les tentatives touchantes de personnes qui vont chercher, ensemble, des symboles universels pour pénétrer un autre monde, trouver en eux un lien qui se fiche des backgrounds culturels, une magie intime et affranchie de frontières. En somme, ce que pourrait être une nouvelle religion... ce qu'est le satanisme, finalement, dès que l'on sort des fantasmes catholiques : une quête de sacré dans une association d'éléments évocateurs pris à gauche et à droite dans laquelle ses pratiquants viennent chercher un apaisement à leurs tourments quotidien. C'est alors à nous de nous faire la voix de la contradiction, de pointer du doigt les paradoxes de ce satanisme made in France (politique mais sans initiatives concrètes, en quête de liberté mais où l'on s'asservit au Diable en obéissant aux rites, etc).
Développons alors cette cérémonie dans la grotte : le film nous montre quelque chose de secret, un secret qui se chuchote dans le noir, et nous plonge sous terre en immersion lors d'un de ses rares rituels occultes. C'est à la fois impressionnant et un brin décalé, à l'image de ce grimoire ancien dans lequel se tient un smartphone (c'est plus pratique pour lire dans le noir !), cette impression que l'on y croit sans y croire, d'un truc qui se cherche avec des gens qui se cherchent, quelque chose d'à la fois sincère mais qui repose parfois sur la conscience qu'on n'y croit pas vraiment (tous les satanistes ne sont pas littéralement convaincus de l'existence du Diable biblique). C'est bien sûr le moment clé du film, là où Que Ton Règne Vienne nous montre des choses que l'on n'avait jamais vues et sources de fantasmes. Alors que le montage épouse le rythme de la musique (encore un autre héritage du clip, sans doute) pour nous faire ressentir la transe, on regrette que certaines séquences ne nous soient pas montrées sans coupes, dans la durée, pour mieux ressentir l'instant, mieux s'y immerger.
On en ressort donc avec une impression étrange. Que Ton Règne Vienne est sans aucun doute une œuvre personnelle forte avec des vrais choix forts et un soin esthétique qui force l'admiration. Le film a le mérite d'aborder un sujet riche et fascinant sous un angle différent du premier reportage racoleur venu. On aurait cependant aimé que certains aspects soient moins survolés, quelles que soient les raisons, car on perd parfois de vue ce qui fait la singularité d'une démarche qui, à force de trop être lissée, perd un peu de sa saveur : le film est politique mais pas trop, mystique mais pas trop, littéraire mais pas trop, s'intéresse aux zones d'ombre sans trop s'y attarder... Pour tout aborder, il aurait fallu plus de temps !
Plus qu'un film sur le satanisme, c'est un film sur des personnes abimées, en quête de rédemption et de liberté. Une démarche qui permet d'incarner le propos et de nous attacher aux protagonistes, mais on aurait aimé passer plus de temps avec eux car on sent qu'ils ont plus à raconter que ce que l'on entend. En fait, on sort surtout de Que Ton Règne Vienne avec l'impression d'avoir effleuré la surface et l'envie d'en voir plus, d'en savoir plus, sous tous les angles. La séance de questions-réponses avec le réalisateur après l'avant-première parisienne a permis de constater comme Mathias Averty connaît son sujet, l'a réfléchi et muri et comme ses choix sont assumés, laissant entrevoir tout ce qui pourrait être dit ou montré autour du film... Pourvu que les Furtifs auront l'occasion d'approfondir leur sujet à l'avenir, car leur vision, leur passion palpable et sincère et leur approche bien à eux nous laisse espérer le début d'une œuvre passionnante et personnelle.
