[Cinéma] Veneciafrenia

[Cinéma] Veneciafrenia

Pierre Sopor 03 décembre 2021

Titre : Veneciafrenia
Réalisateur : Álex de la Iglesia
Année : 2021
Avec : Ingrid García Jonsson, Silvia Alonso, Cosimo Fusco, Armando de Razza
Synopsis : Un groupe de touristes espagnols en voyage à Venise doit lutter pour survivre parmi les habitants de la ville qui voient d'un mauvais œil leur présence.

Présenté en ouverture de l'édition 2022 du PIFFF (Paris Fantastic Film Festival), Veneciafrenia est le nouveau film d'Álex de la Iglesia, génial auteur de tant de comédies noires souvent horrifiques (Le Jour de la Bête) et lance The Fear collection, une série de films d'horreur espagnols produits par Sony, Amazon Prime et le réalisateur et dont la prochaine livraison devrait être signée Jaume Balagueró (Rec, Fragile, Malveillance). On y suit un groupe de jeunes espagnols venus fêter un enterrement de vie de jeune fille à Venise et qui deviennent la proie de locaux en costumes de Carnaval bien déterminés à se débarrasser de ces touristes nuisibles.

Le pitch suffit pour, déjà, anticiper sur le ton général et reconnaître De la Iglesia : une misanthropie qui s'exprime via un humour noir réjouissant et un cadre baroque dont on sait qu'il saura tirer le meilleur, avec des personnages qui jurent à tout va. Dès les premières minutes du film, on en apprécie déjà le mordant, quand un couple un brin arrogant se fait régler son compte par un bouffon costumé et que les personnages principaux débarquent à Venise avec des chapeaux-pénis au milieu d'une foule qui leur crache des insultes. 

Cohérent avec son propos, le réalisateur montre Venise comme une ville où la splendeur laisse peu à peu place à la décrépitude, associant mort et beauté dans des décors somptueux qui sombrent peu à peu dans la vase, tel un vieux théâtre abandonné progressivement inondé, et citant plusieurs éléments lugubres du folklore local (une île où l'on entassait les pestiférés, une maison hantée...). Pas de plans cartes postales, mais plutôt un dédale mystérieux de petites rues dans lesquelles on imagine encore Donald Sutherland se perdre comme dans Ne Vous Retournez pas de Roeg, dominé par d'immenses paquebots de croisière qui semblent sur le point d'écraser la ville.

Le choix d'un enterrement de vie de jeune fille est idéale : quoi de plus agaçant, invasif, vulgaire et pénible ? Malin, le réalisateur nous met très vite en position de souhaiter à notre tour la mort de ces nuisibles et dresse à nouveau un portrait au vitriol de notre société : les personnages y sont médiocres, égoïstes, lâches et obsédés par leurs smartphones. Ces téléphones, déjà au centre de son récent Perfectos Desconocidos, servent ici à nier l'existence du personnage qui n'en utilise pas, provoquent l'effondrement d'un couple (chez De La Iglesia, les histoires d'amour commencent et finissent mal, rappelez-vous Le Crime Farpait par exemple), mais surtout permettent de dénoncer l'aveuglement de la population face aux drames qui se jouent sous son nez, amenant une réflexion sur notre rapport aux images et à la fiction faisant écho à son 800 Balas. Ici, la fiction et l'image captée par les téléphones écrasent le quotidien des vrais habitants, les plongeant dans une mascarade constante.

Grinçant, le film peut rappeler Balada Triste par certains aspects, bien qu'étant moins sombre : la comédie est moins présente que dans ses autres films, laissant place à un propos social amer. Souvent, on hésite entre le rire, les frissons et la compassion pour des personnages certes archétypaux (le vieux flic incrédule, les jeunes touristes écervelés, le vilain assoiffé de vengeance) mais jamais tout blanc ou tout noir. Les masques amènent un style visuel flamboyant et théâtral allant à merveille avec la mise en scène folle de cet amoureux de cinéma qui prend un plaisir manifeste à filmer son histoire, empruntant au slasher ses tueurs masqués et au giallo ses personnages perdus dans une ville d'un pays étranger. Balada Triste encore, lors d'une scène mémorable ressuscitant une figure disloquée suspendue à des fils (comme souvent chez De la Iglesia, quand les personnages s'élèvent, c'est pour mieux retomber ensuite), ou lors d'un dernier plan au romantisme macabre.

Ces dernières années, et ce malgré la série 30 Monedas où son énergie se diluait dans une intrigue de complot à la Da Vinci Code, De La Iglesia semble avoir trouvé une efficacité et une concision qui lui faisait parfois défaut, lui qui péchait par excès de générosité. Après El Bar à la construction impeccable allant de paire avec la narration, Veneciafrenia ne souffre d'aucun temps mort, d'aucune longueur et raconte une histoire qui tient la route en moins d'une heure et demi. On aurait peut-être aimé que les choses dégénèrent plus et que le réalisateur assume jusqu'au bout un côté sale gosse en penchant clairement du côté des tueurs masqués, au risque peut-être de déshumaniser l'ensemble, et c'est vrai que le final nous laisse peut-être sur notre faim : ça ne manque pas de panache, mais peut-être un peu de folie, pour une fois. On garde toujours en tête la dernière partie des Sorcières de Zugarramurdi, autre dézinguage en règle avec une société secrète ayant décidé de se débarrasser d'une autre partie toxique de la population : les hommes..

Veneciafrenia est une nouvelle œuvre singulière dans la carrière d'Alex de la Iglesia. On y retrouve ses obsessions et son humour féroce, ainsi que ses tics. S'il ne s'agit pas de son meilleur film, ça n'en reste pas moins un réel plaisir. Les décors et les costumes y sont splendides et le ton acerbe. Des divertissements furibards avec autant de personnalité, on en aimerait plus souvent... Il reste désormais à espérer que le film, attendu pour le printemps 2022, trouve un distributeur français.