[Littérature] Tanith Lee ou le vampire mille fois réinventé

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Tanz Mitth'Laibach 08 janvier 2020

Autrice britannique née en 1947 et décédée en 2015, Tanith Lee a laissé derrière elle une œuvre pléthorique et touchant à tout dans les littératures de l'imaginaire, tour à tour fantastique, fantasy ou science-fiction, créant de multiples univers ; si les gigantesques volumes du Dit de la Terre plate, suite de contes fantasy merveilleux et enténébrés, sont probablement son œuvre la plus connue, Tanith Lee s'est aussi distinguée par des écrits abondants, originaux et extrêmement variés sur le thème du vampirisme -on a écrit d'elle dans le recueil Isaac Asimov's vampires "Lee a écrit plus fréquemment et avec plus d'originalité à propos des vampires que, peut-être, n'importe quel auteur de fantastique de sa génération." (cité par Léa Silhol dans son article "Histoires de Sang, Histoires d'Encre..." pour le recueil Écrit avec du Sang). Voilà qui ne peut qu'aiguiser la curiosité à une époque où le vampire semble d'un côté enfermé dans les clichés et de l'autre vidé de sa substance par la plus mauvaise bit-lit !

Dans ce qui suit, nous essayerons donc d'exposer ce qui fait le charme et la particularité des œuvres de Tanith Lee pour les amateurs de vampirisme, en spoilant le moins possible et en nous appuyant sur ceux de ses textes qui ont été traduits en français.

Illustration de Ruby pour le recueil Écrit avec du Sang (2002, Éditions de l'Oxymore)

Un vampirisme protéiforme

Les premiers écrits vampiriques publiés de Tanith Lee datent des années 70, le premier ayant été la nouvelle Chimère de 1976. À cette époque, la figure du vampire est depuis longtemps codifiée par les adaptations cinématographiques successives du célèbre roman de Bram Stocker Dracula : mort-vivant qui revient se nourrir du sang des vivants pendant la nuit, le vampire est un ancien aristocrate comme dans presque toute la littérature sur le sujet -La famille du Vourdalak d'Alexeï Tolstoï fait exception de ce point de vue, revenant aux sources du mythe, les légendes des paysans slaves- qui s'habille et parle comme tel, figé dans l'éternelle jeunesse des traits de Bela Lugosi ou Christopher Lee, lesquels ne ressemblent guère au vieillard moustachu qu'était le Dracula du roman, s'attaquant de préférence aux femmes avec tout ce que cela peut comporter d'analogie sexuelle, et qui ne supporte pas la lumière du jour -ce qui, là encore, n'était pas le cas dans les romans. Les années 1970 marquent une large rupture avec ce vampire traditionnel ; l'incarnation la plus célèbre en est le roman Entretien avec un vampire de Anne Rice, qui donne pour une fois accès aux pensées du vampire au lecteur, ce qui n'arrivait jamais dans la littérature du XIXème siècle et surtout pas dans Dracula où tous les narrateurs semblaient tourner autour du vampire comme pris dans son orbite. C'est dans ce contexte de rupture avec un vampire classique devenu lassant à force d'être codifié que s'inscrit Tanith Lee.

Toutefois, à la différence de Anne Rice qui écrira de nombreux romans à la suite de Entretien avec un Vampire, Tanith Lee ne cherche pas à faire de ses écrits vampiriques un tout cohérent : ses vampires sont non seulement différents du vampire traditionnel, mais aussi différents entre eux, ne serait-ce que parce qu'ils s'inscrivent dans des univers différents. En effet, Tanith Lee ne craint pas de croiser les genres : si, dans la tradition du roman fantastique, les vampires de sa trilogie L'Opéra de Sang s'inscrivent dans le monde réel de son époque, on en trouve également dans des textes se déroulant au Moyen-Âge comme Fleurs hivernales ou à la Renaissance comme Il Bacio (Il Chiave), ou dans l'univers fantasy de Ne-me-mords-pas ou Fleur de Feu qui ressemble beaucoup aux contes du Dit de la Terre plate, ou même dans des univers de science-fiction comme c'est le cas du roman Sabella ou la Pierre de sang ou de la nouvelle La Merveilleuse Machine qui Mord... Encore plus surprenant, l'une de ses premières nouvelles sur le sujet, Rouge comme le Sang, était tout bonnement une réécriture vampirique de Blanche-Neige -on conviendra que l'apparence de celle-ci convient étonnamment bien à une vampiresse ! Ainsi, les vampires de Tanith Lee sont sans cesse déployés dans de nouveaux univers où nous ne les attendons pas nécessairement, nous présentant à chaque fois de nouvelles facettes du mythe.

Et il n'y a pas que les univers dans lesquels Tanith Lee insère ses vampires qui varient du tout au tout : les caractéristiques desdits vampires, elles aussi, sont fort différentes d'un texte à l'autre, brisant le carcan des codes fixés par le cinéma du XXème siècle. En fonction des textes, les vampires tantôt craindront le soleil comme Sabella Quey du roman éponyme, tantôt non comme les guerriers médiévaux de Fleurs hivernales, ils seront tantôt comme dans la littérature traditionnelle des revenants en proie à une sorte de malédiction contagieuse, tantôt une espèce extraterrestre qui a pris forme humaine, tantôt l'ancienne et puissante famille des Scarabae dans L'Opéra de Sang, tantôt... rien du tout, lorsque la fin de l'histoire conclue qu'ils ne sont en réalité pas des vampires ! Tanith Lee n'hésite pas à se réinventer dans chacune de ses œuvres, voulant explorer le mythe du vampire de toutes les façons possibles et imaginables, c'est ce qui fait la richesse de ses écrits.

Le vampirisme comme malédiction

Il y a cependant une chose qui ne varie jamais chez elle, comme elle n'a jamais varié dans la littérature du XIXème siècle : le vampirisme est une malédiction. C'est que, tout d'abord, le vampire n'est jamais inoffensif -pas de jeune centenaire qui brille au soleil en se contentant de boire le sang d'animaux ici ! Le vampire est dangereux, et souffre souvent lui-même de son addiction au sang qui peut le mettre dans des situations dangereuses. Le vampirisme est également une malédiction en cela que, hormis dans Ne-me-mords-pas ou Fleur de Feu où les vampires forment une espèce à part des humains avec leur propre société, ou dans Le Troisième Cavalier où les vampires ont fini par éradiquer le reste de l'humanité, les vampires sont irrémédiablement à part du monde, créatures solitaires et persécutées par les vivants ; cette dimension est particulièrement mise en avant dans Sabella ou la Pierre de sang, écrit à la première personne du point de vue de Sabella Quey où, dans un merveilleux retournement de point de vue, ce sont les vivants autour d'elle qui deviennent effrayants, pour elle créature isolée dans un univers de science-fiction où elle se trouve d'autant plus déplacée... Ce retournement rappelle le renversement de situation du roman Je suis une légende de Richard Matheson, où un humain se trouvait seul dans un monde de vampires, contraint de les chasser dans leur sommeil pour survivre, donc dans la même situation qu'un vampire dans un monde de vivants. La famille Scarabae de L'Opéra de Sang incarne parfaitement les deux dimensions à la fois : à l'époque où l'héroïne Rachaela Day les rencontre, ils semblent tout-puissants, une multitude de gens se pliant brusquement à leurs désirs sitôt qu'ils apprennent qui ils sont, cependant on apprend au fil de l'histoire qu'ils ont également été persécutés dans de nombreux pays du monde qu'ils ont dû fuir, les références et le vocabulaire employés évoquant l'antisémitisme ; ils vivent repliés sur eux-mêmes, à part du monde, partageant des secrets qu'eux seuls peuvent comprendre, tour à tour puissants de l'ombre ou malheureux réfugiés.

Et, là encore comme dans la littérature classique, cette malédiction frappe le vampire en contrepartie d'une chose qu'il a obtenue par le vampirisme : il reste immortel et ne vieillit généralement pas, ou s'il vieillit, il a la possibilité de rajeunir dans des circonstances appropriées, comme cela arrive dans la nouvelle Nunc Dimittis ou dans L'Opéra de Sang -c'est à dire, en fait, lorsqu'il trouve une autre personne pour lui transférer sa vitalité. Cette dimension de malédiction qui s'abat sur le vampire en contrepartie de ce qu'il obtient par ses agissements contre-nature est directement héritée de la littérature gothique, elle était particulièrement présente dans Carmilla de Joseph Sheridan le Fanu, Carmilla Karnstein conservant sa beauté intangible grâce à la consommation du sang des jeunes femmes, et les femmes qu'elle approche risquant quant à elles de mourir si elles laissent le désir saphique qu'elle éveille s'emparer d'elles. Derrière le renouvellement des formes prises par le vampire, on retrouve donc ses traits essentiels, ceux-là mêmes qui en font une image si forte et un mythe quasi-universel comme le montre Estelle Valls de Gomis dans le livre tiré de sa thèse Le Vampire au fil des siècles : enquête autour d'un mythe : l'idée d'exister pour toujours sans s'altérer, la solitude de cette existence au milieu des mortels, le désir charnel étroitement mêlé à la mort dans le fait de se nourrir du sang d'autrui.

Les lieux du vampirisme

Il y a une autre chose que Tanith Lee hérite de la littérature gothique, c'est l'importance donnée aux lieux. Le roman gothique doit en effet son nom à l'architecture médiévale et surannée de ses décors, le cliché ultime du genre étant de faire se dérouler l'intrigue dans un château comme c'est le cas dans le bien-nommé Château d'Otrante d'Horace Walpole, le roman fondateur du genre ; d'une manière générale, le roman gothique se servait abondamment de décors anciens pour instaurer une atmosphère effrayante. Beaucoup de textes de Tanith Lee accordent eux aussi une forte attention aux lieux dans la création d'une ambiance, mais pas nécessairement de la même façon que le roman gothique. Ce n'est pas le cas dans tous ses textes, et notamment pas dans Sabella ou la Pierre de sang, la science-fiction s'y prêtant moins bien car la description des lieux ne peut en principe pas évoquer au lecteur des choses qu'il connaît. En revanche, dans des textes médiévaux comme L'Amant vampire ou fantasy comme Ne-me-mords-pas ou Fleur de Feu, on ne coupera évidemment pas au traditionnel château avec ses intrigues, et surtout, celui-ci devient un personnage à part entière pour ne pas dire le cœur de l'intrigue dans Fleurs hivernales, où la mystérieuse forteresse où viennent se réfugier les héros ne lasse pas de les intriguer par ses miracles, le premier visible étant les fleurs qui y poussent en plein hiver... Néanmoins, les exemples les plus intéressants se trouvent dans la trilogie de romans L'Opéra de Sang. Dans le premier tome La Danse des Ombres, il ne s'agit plus de château mais de la demeure de la famille Scarabae, où l'héroïne Rachaela Day se retrouve prisonnière ; Tanith Lee en fait un lieu effrayant au possible, perdu dans un endroit inaccessible et dont on ne repart pas aisément, où toutes les fenêtres sont décorées de vitraux pour filtrer la lumière du jour, où tous les miroirs ont été rendus aveugles, cerné par une forêt effrayante, où le temps semble s'être arrêté... On retrouve un autre lieu particulièrement marquant dans le troisième tome Caïn l'obscur avec la pyramide de Cajanus, lieu absurde et hors du temps qui cumule des objets d'époques différentes ou des imitations parfois grossières suivant toutes les époques où a vécu son propriétaire, donnant une impression de grotesque et d'irréel qui ne change pourtant rien à l'atmosphère pesante.

Le style implacable de Tanith Lee, qui sait toujours frapper l'imagination en peu de mots comme une lame effilée, s'avère particulièrement efficace en la matière : elle décrit patiemment et avec beaucoup de subtilité les lieux, distillant lentement et sûrement l'angoisse. Il ne s'agit jamais chez elle de vulgairement dire que ses endroits sont effrayants mais de décrire froidement et de suggérer pour laisser le lecteur faire des liens et des associations d'idées seul, le moindre détail étant utilisé pour nous rendre paranoïaques. Ses descriptions ne sont jamais ni trop lourdes ni trop dépouillées : elle décrit toujours ce qu'il faut pour nous plonger dans une ambiance le plus souvent oppressante et cela seulement, avec un pouvoir de suggestion et un sens de la formule remarquables.

Illustration de Ruby pour le recueil Écrit avec du Sang (2002, Éditions de l'Oxymore)

Le vampirisme comme miroir de la société

Les thèmes de l'amour et de la sexualité ne sont jamais très loin dans la littérature vampirique, ou bien comme désirs de vie menacés par le désir de mort du vampire comme c'est le cas dans Dracula ou dans le premier roman du genre Le Vampire de John William Polidori, ou bien comme désirs du vampire lui-même qui met les personnages en péril, Carmilla de Sheridan le Fanu et La Morte amoureuse de Théophile Gautier en sont les exemples les plus parlants mais c'était déjà le cas bien avant dans les poèmes La fiancée de Corinthe de Goethe et Christabel de Samuel Taylor Coleridge -le vampire ayant été un thème de poésie bien avant que les romanciers ne se l'approprient. Chez Tanith Lee, cette association à la sexualité et à l'amour va avec un questionnement lancinant qui est celui des droits des femmes, elle-même compare le fait de boire le sang de quelqu'un contre son gré à un viol dans la préface qu'elle a rédigé au recueil Écrit avec du Sang ; le thème du viol est en effet omniprésent dans ses écrits vampiriques, on le trouve de façon explicite dans Sabella ou la Pierre de sang, Fleurs hivernales, Ne-me-mords-pas ou Fleur de Feu, et son ombre semble planer bien au-delà dans les rapports que les vampires ont aux autres et entre eux. Là encore, l'exemple le plus intéressant, parce que le plus développé, se trouve dans L'Opéra de Sang : si le thème est aussi abordé dans les tomes I et III, le tome II de la trilogie Le Festin des Ténèbres offre une vision édifiante avec l'histoire de Ruth, la fille de Rachaela, qui parcourt le sud de l'Angleterre assoiffée de sang sous l'apparence d'une adolescente de seize ans ; c'est bien simple, tout le monde veut la violer, presque tous les hommes qu'elle rencontre cherchent un moyen de contourner son consentement, Tanith Lee prend le temps de décrire chacun d'entre eux avec sa personnalité et sa place dans la société d'une façon horriblement crédible, montrant le danger que peut représenter notre société sexiste pour une jeune fille perdue... Lorsque Ruth se repaît de leur sang, le lecteur s'en régale avec elle ! Il est pourtant rare que Tanith Lee emploie le mot de viol : de la même façon qu'elle suggère le vampirisme des Scarabae plutôt que de le proclamer (car le mot de "vampire", lui aussi, n'apparaît presque jamais dans la trilogie), elle expose froidement et avec une distance ironique le comportement des hommes rencontrés par Ruth, laissant le lecteur en juger.

Au-delà du seul cas du viol, le sexisme en général est un thème récurrent de L'Opéra de Sang : on le voit également dans le premier tome La Danse des Ombres à travers le parcours de Rachaela notamment lorsqu'elle veut recourir à une interruption volontaire de grossesse, où Tanith Lee dépeint cruellement les situations auxquelles cela l'expose, ou à travers des personnages de femmes maltraitées dans les tomes II et III -là encore, il n'est pas question de slogan tapageur, Tanith Lee expose seulement les relations entre hommes et femmes et laisse le lecteur en tirer ses conclusions. Il n'y a d'ailleurs pas que les hommes qui en prennent pour leur grade à ce jeu : on trouve également dans Le Festin des Ténèbres nombre de personnages féminins insupportables, femmes ennuyeuses et superficielles à force de se conformer à leurs stéréotypes de genre, Tanith Lee pose sur la plupart des personnages non-Scarabae de la trilogie un regard peu amène, et l'on pourrait la soupçonner de misanthropie si on ne trouvait pas également quelques rares personnages touchants, souvent pathétiques au sens premier du terme, aimants et naufragés dans une société oppressante.

Si le féminisme reste en toile de fond tout au long de la trilogie, Tanith Lee n'épargne cependant pas d'autres thèmes politiques de son regard acéré dans L'Opéra de Sang : l'homophobie est également abordée entre autres à travers une agression subie par Rachaela et Althene Scarabae dans le tome II, on y trouve également un personnage transgenre dont on découvre les violences qu'il subit dans le tome III, la dépendance de la vie de salariée de Rachaela est brièvement abordée dans le tome I avant que ses liens avec les Scarabae ne lui permettent d'y échapper, le racisme se trouve crument exposé dans le tome III Caïn l'obscur par le personnage du Français Paul-Luc Lebas qui méprise aussi bien les Arabes que les autres Européens mais aussi, de manière beaucoup plus insidieuse, par deux personnages noirs qui s'avèrent manifester une forme de racisme inavoué envers les autres noirs et être par ailleurs antisémites... Tanith Lee n'épargne personne, brossant de ses personnages des portraits d'autant plus cruels qu'ils sont réalistes. Cela participe grandement de l'atmosphère si particulière de L'Opéra de Sang : on réalise que si le monde des Scarabae est étrange et effrayant, le nôtre est oppressant, laissant les héroïnes perdues dans un univers où tout est menaçant. D'une manière générale, le vampirisme est utilisé dans les œuvres de Tanith Lee comme un miroir de notre monde, un révélateur de ses violences, moins explicites que celles des vampires mais tout aussi meurtrières.

Personnages d'encre et de sang

Les personnages sont traditionnellement peu développés dans la littérature fantastique : des auteurs comme Howard Phillips Lovecraft saisissent le plus souvent les personnages exclusivement par le biais de ce qui leur arrive, ils sont là pour être confrontés à un phénomène surnaturel et nous savons peu de choses d'eux en-dehors de cela ; c'est vrai des héros de leurs histoires, souvent narrées à la première personne, et a fortiori d'autres personnages qui sont de simples figurants présents uniquement pour servir de victimes à une abomination quelconque. Tanith Lee, elle, à l'instar d'autres auteurs récents tels que Stephen King ou, pour donner un exemple dans la littérature vampirique, John Ajvide Lindqvist et son Laisse-moi entrer, a au contraire la passion de construire des personnages, de leur donner une personnalité à part et de détailler leur vie et leur positionnement dans la société avec une approche quasi-réaliste (au sens du courant littéraire), jusqu'à nous donner l'impression qu'ils ne sont pas seulement d'encre et de papier mais aussi de chair et de sang, ce qui permet au lecteur de s'identifier à eux, d'éprouver à leur égard un attachement ou un rejet, de façon à se sentir concerné par ce qui leur arrive et à réfléchir à ce que leur existence fantasmée peut révéler de la société réelle.

Naturellement, s'il est vrai que les personnages peuvent revêtir une importance particulière dans les nouvelles, c'est notamment le cas de L'Amant vampire où la psychologie de la narratrice est au cœur du drame, ce sont surtout les romans qui autorisent le plus de développement des personnages : on ne se lasse ainsi pas de découvrir à la première personne l'héroïne éponyme de Sabella ou la Pierre de sang, vampire étonnamment attachante et très humaine, souvent malicieuse et pourtant rongée de culpabilité. L'Opéra de Sang, quant à lui, nous présente d'abord sa première héroïne Rachaela Day, jeune femme asociale, froide et pourtant sensible, avant de nous introduire à une formidable galerie de personnages tous originaux et fascinants, les deux filles de Rachaela Ruth et Anna, l'incarnation vivante du chaos qu'est Camillo Scarabae, la mystérieuse Althene, les sombres et envoûtants Adamus, Malach et Caïn l'obscur... et, bien au-delà des seuls Scarabae, les tomes II et III de L'Opéra de Sang prennent la peine de développer énormément d'autres personnages qui ne font pourtant que croiser la route des Scarabae -il n'y a pratiquement pas de simples figurants dans cette trilogie, chaque personnage a son histoire et ses propres ténèbres, elle est un voyage entre les personnages autant qu'entre les lieux.

Les textes disponibles en français

Tanith Lee a ainsi su renouveler la littérature vampirique loin, très loin des poncifs du genre, tout en préservant le cœur de ce qui fait le mythe vampirique et son intérêt. À présent, récapitulons les textes d'elle sur le sujet disponibles en français :

— Le recueil Écrit avec du Sang, préfacée par elle et terminé par l'article "Histoires de Sang, Histoires d'Encre..." de l'éditrice Léa Silhol, rassemble l'essentiel de ses nouvelles traduites, réparties par temporalité : la partie "Au passé" regroupe les nouvelles se déroulant dans un univers médiéval, renaissance ou fantasy Rouge comme le Sang, Il Bacio (Il Chiave), L'Amant vampire, Ne-me-mords-pas ou Fleur de Feu et Fleurs Hivernales ; la partie "Au Présent" regroupe des textes se déroulant dans un univers à peu près contemporain, avec les nouvelles Miroir Miroir, Nunc Dimittis et La Vampiresse ; la partie "Au Futur", enfin, comprend la nouvelle science-fiction La Merveilleuse Machine qui Mord et le bref texte apocalyptique Le Troisième Cavalier.

— Le roman Sabella ou la Pierre de sang, qui se déroule dans un avenir lointain, sur une autre planète que la Terre, écrit à la première personne.

— La trilogie de romans L'Opéra de Sang : le premier tome La Danse des Ombres introduit l'héroïne Rachaela Day dans l'univers étrange et effrayant de la famille de son père, les Scarabae, dont le vampirisme est sous-entendu ; le deuxième Le Festin des Ténèbres raconte principalement l'aventure de Ruth, la première fille de Rachaela, revenue dans notre monde qui ne s'avère pas moins dangereux que celui des Scarabae ; le dernier tome, Caïn l'obscur, synthétise les deux en présentant la découverte de l'univers d'un Scarabae vivant à l'autre bout du monde et hors du temps par Anna, la deuxième fille de Rachaela, tandis que les Scarabae restants, dont Rachaela, poursuivent leurs propres existences étranges dans notre monde.

— Seules deux autres nouvelles à la connaissance de l'auteur de ces lignes sont traduites en français, figurant dans d'autres compilations : Chimère que l'on trouvait dans L'année 80-81 de la science-fiction et du fantastique de Jacques Goimard (a priori introuvable aujourd'hui) et Vénus s'élevant des Eaux qui se trouve dans Emblèmes 5/Venise Noire des éditions Oxymore.

Il est cependant à noter que d'autres textes de Tanith Lee flirtent avec le vampirisme : c'est notamment le cas de son roman fantasy Tuer les morts, dont le héros traque des fantômes qui absorbent l'énergie des vivants autour d'eux, bien que ceux-ci se différencient des vampires par le fait qu'ils sont immatériels.

L'Opéra de Sang est sans surprise l'œuvre la plus aboutie de Tanith Lee concernant le vampirisme, en tout cas de celles qui sont traduites en français. Elle est aussi la plus originale car l'univers, les personnages et l'intrigue ne sont rien moins que clichesques, les romans rompent totalement avec les codes du genre pour nous offrir une plongée dans l'univers des Scarabae en même temps que dans le nôtre redécouvert par l'œil acéré de Tanith Lee, où nous découvrons la folie partout -ce n'est pas par hasard que le premier tome s'ouvre sur une citation d'Alice au pays des merveilles. Mieux vaut en être prévenu, d'ailleurs, car cela peut déconcerter un lecteur à la recherche de quelque chose de plus traditionnel. Le fait que Tanith Lee ait le bon goût d'y citer THE SISTERS OF MERCY, IRON MAIDEN et KILLING JOKE ne gâche évidemment rien !