[Comics] The Sandman

Culture | [Comics] The Sandman

Pierre Sopor 27 septembre 2021

Alors jeune scénariste, Neil Gaiman propose à la fin des années 80 à DC Comics de recréer un personnage mineur de son catalogue, le Sandman, apparu dans les années 40 et 70. Exit les collants colorés et le rattachement à l'univers super-héroïque (à peine mentionné ici ou là, Gaiman s'amuse à ressusciter des figures souvent méconnues du catalogue DC Comics) : ce nouveau Sandman ressemble à un mélange entre Robert Smith et Peter Murphy et son univers s'assombrit dramatiquement. Le ton devient plus adulte (on est quelques temps après les révolutions que sont Watchmen d'Alan Moore et The Dark Knight Returns de Frank Miller), mélangeant onirisme halluciné, mythologies et problèmes contemporains. Dès les premiers numéros, parus en 1989, Gaiman pose les bases d'une oeuvre à la richesse incroyable, fascinante, où l'horreur, le drame et la poésie cohabitent et dans laquelle on retrouve toute la personnalité et les thèmes chers à l'auteur de Coraline et American Gods. Alors que Sandman s'apprête à envahir nos écrans via une production Netflix, nous vous proposons de (re)découvrir cet univers unique.

Sandman, le Marchand de Sable, c'est en fait Dream (également appelé Morpheus, Oneiros ou divers autres surnoms... mais finalement, jamais Sandman), personnification des rêves à l'humeur boudeuse et pourvu d'un sens du devoir particulièrement rigide. Dream appartient à une famille de sept "Éternels", qui sont des grands concepts dont les noms anglais commencent tous par D (l'attachante Death, Destiny, Desire, Despair, Destruction, et Delirium, à la folie très ludique), personnifiant différents aspects de notre esprit. Ce qui commence comme une histoire surnaturelle avec une sorte d'occultiste obsédé par la vie éternelle qui emprisonne par erreur Dream plutôt que la mort et prive ainsi l'humanité de rêves, va, au cours des années et de ses centaines de pages, se transformer en odyssée philosophique épique à travers les mondes et les époques.

On est d'abord séduit par le visuel, surtout les couvertures du génial artiste plasticien Dave McKean, mais aussi le trait de Sam Kieth sur les premiers numéros, mystérieux et acéré. Au fil des parutions, l'identité visuelle de Sandman évolue et mute selon les artistes impliqués, mais garde cette volonté de perdre le lecteur en brisant l'ordre traditionnel de la bande-dessinée et les limites des cases comme pour mieux montrer comment le rêve empiète sur le réel et s'affranchit des frontières.

Petit à petit, on découvre un univers immense, à la fois cosmique et intime, où des créatures divines connaissent à leur manière des tourments bien humains et font des erreurs dont elles payent les conséquences plusieurs chapitres plus tard. Subtil, Gaiman refuse tout manichéisme et bien souvent les actes de Dream, dictés par sa rigidité morale et les impératifs qu'il s'impose, peuvent sembler cruels ou contestables. En cours de route, nous croiserons William Shakespeare, Orphée, l'anti-héros créé par Alan Moore John Constantine, Abel et Caïn, Lucifer, Loki ou le gardien d'une bibliothèque contenant tous les livres ayant été rêvés mais jamais écrits. Avec ses multiples références littéraires et mythologiques, Sandman a des airs de BD "érudites" dans laquelle Gaiman réutilise tout ce qui le fascine. Il adapte son écriture au type de récit, aux personnages et aux époques dans lesquelles il situe ses histoires et construit ses chapitres comme on construit un conte. Il y a des dieux et des héros de toutes les cultures, les rêves n'étant ni l'exclusive propriété des blancs catholiques, ni même des humains.

Mais Sandman n'est pas (seulement) un conte gothique onirique mystique et bien des histoires se déroulent dans une réalité souvent sordide. Gaiman en profite pour aborder des thèmes douloureux mais bien réels, typiques des années 90 mais toujours actuels tels que l'intolérance envers la transidentité, les MST, la drogue, les séparations amicales ou familiales... Le monde réel de Sandman nous fait croiser la route d'une convention de tueurs en série, une vieille folle centenaire plutôt lucide, un couple de deux femmes vêtues de robes de mariage et collectionnant les araignées... toute une panoplie de marginaux plus ou moins susceptibles d'interagir avec le Rêve.

Neil Gaiman aime les histoires, il les comprend, se passionne pour leur symbolique, leurs archétypes et ce qui leur donne autant de puissance. Sa connaissance encyclopédique des légendes, des folklores et des mythes apporte à Sandman un ton bien particulier. Il s'amuse à les lier, se reposant sur des figures récurrentes d'un conte à l'autre, mélangeant par exemple les trois sorcières de MacBeth, les Moires et les Erinyes (ou furies) grecques. Ainsi, toutes les histoires rêvées par les hommes sont liées, mais surtout, tous les personnages peuvent devenir une figure mythologique au détour d'une page (le dieu Loki, roi des tricksters, n'est évidemment pas en reste). Les rêves et l'imagination des hommes, une fois racontés, deviennent des histoires, des mythes, du folklore, des religions.

Au-delà des références, on frissonne d'horreur face à la folie qui s'empare d'un groupe de personnes enfermées 24h dans un café, on compatit avec la mélancolie de Lucifer qui, las, quitte les Enfers et en abandonne la clé à Dream (et cette question : "Quel pouvoir aurait l'Enfer si ceux qui y sont enfermés n'étaient pas capables de rêver du Paradis ?") ou l'on est captivé par Les Bienveillantes, épique conclusion funèbre où toutes les intrigues tissées sur des années se rencontrent et se terminent, alors que des figures mythologiques grecques et nordiques interagissent et où Batman assiste à un enterrement : les grandes figures mythiques se mélangent, sans distinction.

Massive, l'histoire prend néanmoins fin en 1996 après environ 2000 pages d'un labyrinthe narratif qui jamais ne s'épuise. En parallèle, Gaiman a développé quelques spin-offs, notamment suivant Death, attachante soeur de Dream, bien plus enjouée et paradoxalement vivante que son frère. Plus récemment, en 2013 il revenait à Sandman le temps d'Overture, magnifique histoire, à la fois préquelle et conclusion de l'histoire principale, sublimée par les dessins de J.H. Williams III et à la mise en page sidérante. Sandman n'y avait rien perdu de sa puissance et de de son pouvoir de fascination, et on ne peut que saluer la volonté de son auteur de ne pas avoir épuisé sa création en histoires moins inspirées.

Netflix vient de dévoiler un premier teaser de sa série adaptant cette oeuvre si unique. Une adaptation de Sandman était en projet depuis des décennies, mais la nature même de l’œuvre semble pourtant inadaptable : trop complexe, trop riche, trop étrange, trop sombre, trop long pour une production qui serait trop chère. Comment animer certaines idées, comme les étoiles dans le costume et les yeux de Dream ? Puisque c'est le thème, on aurait pu rêver d'un projet pharaonique délirant où plusieurs artistes se succèderaient et où Dream changerait de visage à chaque fois, de façon à montrer la nature changeante des rêves. On aurait adoré voir ce que de grands poètes et génies visuels tels qu'Alejandro Jodorowsky, Guillermo Del Toro ou Henry Selick auraient pu faire en s'appropriant Sandman le temps d'un chapitre...

Il reste à espérer que le géant du streaming nous servira autre chose que ses productions interchangeables au cahier des charges évident, qui enchaîne les adaptations aseptisées et appauvries (Locke & Key ou The Devil all the Time en ont fait les frais récemment). A-t-on des raisons d'y croire? Neil Gaiman étant associé au projet, on peut espérer que l'auteur réussira à insuffler à cette série le supplément d'âme nécessaire, les adaptations de Good Omens et American Gods pour Amazon n'étant pas inintéressantes... Netflix peut aussi parfois surprendre avec des productions intéressantes et originales (Brand New Cherry Flavor, Midnight Mass): faut-il y voir la possibilité pour une vision artistique forte de s'exprimer ? L'avenir nous le dira. Mais en l'état, bien loin de dissiper nos craintes, ces premières images tendent vers une esthétique et des effets de blockbuster à grand spectacle au rythme bien trop soutenu, à l'image trop propre. On ne va pas encore se risquer à dire "racoleur" (c'est un teaser, après tout), ni ronchonner sur l'apparence bien trop humaine de Dream, mais le doute persiste.

En attendant, on peut se replonger encore et encore dans les histoires intemporelles de Dream, Death, Unity et Mad Hettie. Et rêver à toutes les histoires qui n'ont pas encore été racontées.